« Pour les réparations, Martha. Et pour le café que ce jeune insolent a renversé. »
Puis, il fit signe à Rex de le suivre. « On bouge, gamin. Ton grand-père a encore du service à accomplir, et j’ai l’impression que tu as hérité de son entêtement. »
Ils quittèrent le diner par la porte arrière de service, évitant le champ de tir du parking où les carcasses de véhicules achevaient de se consumer. Dans la ruelle boueuse qui serpentait derrière le bâtiment, une vieille berline américaine noire, une Lincoln des années 80 au moteur silencieux et impeccable, les attendait, moteur tournant.
Au volant se tenait un homme d’un âge vénérable, les traits burinés par le soleil et le vent, vêtu d’un treillis sans insignes et coiffé d’un béret élimé. Sur le siège passager reposait le fusil de précision lourd encore fumant.
« Tu as mis le temps, Thomas, » grogna le chauffeur d’une voix rauque comme un banc de gravier.
« J’ai été retenu par la famille, Silas, » répondit Hale en ouvrant la portière arrière et en poussant Rex à l’intérieur. « Rex, voici le sergent Silas Cooper. Il a survécu à trois guerres à mes côtés et il refuse toujours de prendre sa retraite. »
Silas jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central, ses yeux perçants détaillant le jeune motard de la tête aux pieds. Un rictus approbateur étira ses lèvres gercées.
« Bon Dieu de bois… On dirait son père quand nous l’avons largué au-dessus des Carpates en 82. Il a la même tête de tête de mule. »
« Où allons-nous ? » demanda Rex, le cœur battant encore la chamade tandis que la puissante voiture s’arrachait de la ruelle, s’engageant sur une route secondaire déserte avant que les premiers véhicules de police ne bloquent le carrefour principal.
Le général Hale remit son épée dans le fourreau de bois, réajusta le col de sa veste et sortit l’écusson d’argent. Avec la pointe d’un canif de poche, il fit délicatement sauter la minuscule plaque de titane au dos du faucon. Sous la plaque, une série de micro-chiffres et une coordonnée géographique apparurent, préservés de la rouille et du temps.
« Nous allons terminer la mission de ton père, » déclara le vieil homme en fixant la route infinie qui s’enfonçait dans les brumes des forêts du nord. « Le monde croit que les héros meurent en silence et que les corrompus règnent dans l’ombre. Il est temps de rappeler à ces messieurs de Washington pourquoi notre unité s’appelait les Faucons de l’Ombre. »
Rex regarda par la vitre arrière. Les lumières clignotantes de la petite ville s’effaçaient peu à peu dans la pluie battante. Il baissa les yeux vers ses mains couvertes de cambouis et de suie. Pour la première fois de son existence, lui qui avait passé sa jeunesse à chercher sa place dans des gangs et des bagarres sans lendemain, sentit une certitude inébranlable s’enraciner dans sa poitrine.
Il n’était plus un vaurien sans repères sur une moto volée. Il était le fils d’un soldat qui avait refusé de trahir son âme, et le petit-fils d’un homme que même la mort n’avait pas osé défier.
« Général ? » dit Rex doucement.
Hale tourna la tête vers lui, un sourcil levé.
« Donnez-moi un chargeur plein. Je crois que j’ai beaucoup de choses à apprendre. »
Un sourire fugace, empreint d’une fierté féroce et contenue, éclaira enfin le visage buriné du vieux général.
« On verra ça au stand de tir, gamin. En route, Silas. Nous avons un gouvernement de traîtres à démanteler. »
La Lincoln noire s’engouffra sous la canopée sombre des grands pins, avalée par l’orage, emportant avec elle trois générations de guerriers décidés à ce que la vérité éclate enfin à la lumière du jour.