« … J’ai enterré mon fils qui le portait. »

Les mots de M. Hale ne résonnaient pas d’une rage explosive ; ils portaient en eux la densité glaciale du marbre funéraire. Rex, dont le visage avait perdu jusqu’à la dernière nuance de son insolence rougeaude, demeura pétrifié. La canne en bois verni, qu’il brandissait quelques secondes plus tôt comme un trophée dérisoire, semblait désormais peser cent livres entre ses doigts engourdis. Ses compagnons de route, la carrure tassée sous leurs cuirs trempés, n’osaient même plus échanger un regard.

L’homme en costume sombre qui avait pénétré en tête — une silhouette athlétique d’une cinquantaine d’années, les cheveux coupés au millimètre et l’oreille gauche équipée d’une oreillette discrète — maintint son salut militaire pendant de longues secondes avant que Hale ne baisse très légèrement le menton.

« Repos, Colonel Vance, » articula le vieillard sans quitter Rex des yeux.

« Général, » répondit l’officier, sa voix résonnant avec une rigueur chirurgicale. « Le périmètre est sécurisé. Le convoi d’extraction est en position. Nous avons reçu votre signal de détresse de niveau Oméga. »

À ce titre — Général —, une onde de choc parcourut la rangée des motards. L’un d’eux, un type massif au crâne rasé arborant des tatouages jusque sur la mâchoire, lâcha un juron étouffé avant de faire un pas en arrière. Mais deux agents en complet noir, postés sur le seuil avec une impassibilité de statues, bloquaient déjà l’unique issue. Le diner était devenu une cage de verre.

« Tu trembles, gamin, » remarqua Hale, la voix basse, dépourvue de toute théâtralité.

Rex essaya d’articuler, mais sa gorge n’émit qu’un râle sec. Sa main trembla, et la canne heurta le sol carrelé dans un bruit sec qui fit sursauter la serveuse réfugiée derrière son comptoir.

« Je… je l’ai trouvé dans un vieux coffre militaire, » balbutia le motard en portant une main hésitante à son col, comme pour arracher le bout de tissu qui venait de sceller son sort. « Dans le grenier de ma mère après son enterrement l’hiver dernier. Il y avait des lettres, une montre cassée et ce blouson. Elle m’avait toujours dit que mon père était mort avant ma naissance, qu’il était un héros… »

« Ton père n’a jamais posé les yeux sur cet insigne, » coupa le vieillard en tendant la main.

Rex comprit l’injonction. D’un geste fébrile, il défit la boucle métallique et retira l’écusson cousu à la hâte sur un pan de cuir élimé. Il le tendit à Hale. Le vieillard le reçut dans sa paume calleuse. Ses pouces, marqués par les cicatrices du temps et du maniement des armes, effleurèrent les contours du faucon aux ailes déployées. Les fils d’argent avaient noirci par endroits, rongés par les décennies et l’humidité, mais au revers, une fine plaque de titane matricée subsistait.

Hale la retourna. Ses yeux embrassèrent les chiffres gravés dans le métal : TF-9 / 001-A.

« Thomas Hale Junior, » murmura le général. Une ombre passa sur son visage, une fêlure imperceptible mais déchirante. « Mon unique enfant. Il dirigeait la Task Force Nine, une unité fantôme qui n’a jamais existé sur les registres officiels du Pentagone. Durant l’hiver 1984, au cours d’une opération clandestine au-delà du rideau de fer, son hélicoptère a été abattu. Nous avons retrouvé son corps carbonisé dans les décombres de l’appareil. Je l’ai identifié à sa plaque dentaire et à cette même montre dont tu parles. Puis, de mes propres mains, avant que le cercueil plombé ne soit scellé sur la base de Dover, j’ai agrafé ce faucon d’argent sur son uniforme d’apparat. »

Le silence se fit plus dense encore. Le vent d’automne gémissait contre les fenêtres du diner.

« Si cet écusson est entre tes mains aujourd’hui, » continua Hale en relevant des yeux d’acier vers Rex, « cela signifie une seule chose : le cercueil de mon fils était vide. Ou bien quelqu’un a profané sa tombe. »

« Non… non, monsieur, je le jure ! » s’écria Rex, la voix brisée par une panique authentique. « Mon nom est David Vance… non, David Miller ! Ma mère s’appelait Sarah Miller. Elle vivait recluse dans les montagnes de Blackwood, à quarante kilomètres d’ici. Elle n’a jamais parlé de tombe ! Elle m’a seulement dit que les hommes qui avaient détruit la vie de notre famille portaient des costumes comme les leurs ! » Il désigna d’un doigt tremblant les hommes armés qui encadraient la pièce.

Le Colonel Vance, resté au garde-à-vous, tressaillit violemment.

« Général, » intervint le colonel d’une voix soudainement tendue. « Vous ne devriez pas prêter attention aux divagations d’un criminel de la route. Nos ordres sont de vous ramener immédiatement au complexe sécurisé de Cheyenne Mountain. La menace est classée imminente depuis qu’un groupe non identifié a piraté les archives du projet Nébuleuse. »

Hale ne bougea pas d’un pouce. Il regarda l’écusson. Puis il regarda le Colonel Vance. Quelque chose ne collait pas. Une dissonance subtile dans la posture de son ancien subordonné, un éclat d’empressement anormal dans son regard d’ordinaire si impassible.

« Comment as-tu su où me trouver, Vance ? » demanda Hale d’un ton glacial.

« Vous… vous avez activé le transpondeur d’urgence de la balise Oméga, monsieur. »

« Ce transpondeur transmet un signal crypté sur une fréquence dédiée à mon état-major personnel à Washington, » répliqua Hale sans élever la voix. « Le temps de traitement, de décryptage et de transmission aux forces de réaction rapide locales prend au bas mot quarante-cinq minutes. Or, vos véhicules se sont garés devant cette baie vitrée exactement quatre minutes et douze secondes après que j’ai pressé le commutateur. »

Le temps sembla s’arrêter net dans le diner. Même les bruits de cuisine s’étaient éteints.

Hale fit un pas en arrière, se replaçant instinctivement dans l’angle mort de la fenêtre, adoptant la posture de combat qu’aucun âge ne pouvait effacer.

« Vous étiez déjà en route, n’est-ce pas, Colonel ? Vous surveilliez cette route. Vous attendiez simplement que je commette l’erreur de me signaler. »