« À mon fils Garrick, ou à celle qui aura su écouter mon chant d’agonie. »

Les mains de Garrick tremblaient si violemment qu’il mit de longues secondes à briser la cire. À l’intérieur reposaient trois documents distincts.

Le premier était le testament original de Lady Althea, certifié par le grand chancelier avant sa mise à l’écart, léguant la moitié du domaine et des titres à Garrick, et l’autre moitié à la lignée de sa sœur Constance, rétablissant ainsi leur honneur spolié.

Le second document était une lettre déchirante dans laquelle Althea décrivait avec une lucidité effrayante la lente agonie que lui infligeait son intendant, le baron de Vane. Elle y racontait comment Vane avait isolé le manoir, intercepté ses courriers, falsifié des reconnaissances de dettes et empoisonné méthodiquement ses boissons pour la faire passer pour folle et mourante avant de mettre la main sur les terres de la famille.

Et le troisième document…

Garrick sentit son cœur s’arrêter. Ses yeux parcoururent les lignes calligraphiées avec une stupeur grandissante, avant de se lever lentement vers Odile.

La jeune aristocrate était devenue livide comme un linceul. Elle tremblait de tout son corps, ses lèvres bleuies agitées de spasmes muets.

« Le troisième document… » murmura Garrick, sa voix n’étant plus qu’un grondement sourd précurseur d’un cataclysme. « C’est un acte de naissance. Enregistré sous seing privé il y a vingt ans à la paroisse de Saint-Jude. »

Il fit un pas lent, lourd, vers sa fiancée.

« Tu n’es pas la fille du baron de Vane, Odile. »

La révélation tomba dans la pièce comme une foudre dévastatrice.

« Non… tais-toi… tais-toi ! » gémit Odile en glissant le long du mur pour s’effondrer à genoux sur le parquet ciré, enfouissant son visage dans ses mains impeccables, des mains qui n’avaient jamais connu le travail de la terre ni la souillure de la cendre.

« Tu es l’enfant que ma mère a mise au monde avant mon père, lors de sa première jeunesse, » continua Garrick, lisant la confession posthume d’Althea avec une horreur mêlée d’une indicible pitié. « Un enfant né hors mariage, qu’elle croyait mort-né mais que l’intendant Vane avait volé et confié à des paysans avant de le reprendre sous son aile quand il a compris le pouvoir de chantage qu’il détiendrait sur notre famille. Vane t’a élevée comme sa filleule, puis comme sa fille adoptive, en te nourrissant de haine et de mensonges contre les Ashbourne ! »

Imogen écarquilla les yeux, oubliant un instant sa propre souffrance face à l’immensité de la tragédie qui se déployait sous ses yeux.

« Odile… » souffla Imogen. « Tu n’es pas la fiancée venue sauver un noble ruiné. Tu es notre sœur. »

« Non ! C’est impossible ! » hurla Odile, arrachant son camée d’onyx et le jetant violemment sur les dalles de marbre de l’âtre où il se brisa en mille éclats. « Mon père m’aimait ! Il m’a tout donné ! Il voulait me rendre ce qui m’appartenait de droit ! Il m’a dit que cette vieille folle d’Althea m’avait rejetée dans la fange et qu’il fallait que je reprenne ce domaine par le sang ou par le mariage ! »

« Ton ‘père’ t’a utilisée comme une marionnette monstrueuse ! » rugit Garrick. « Il voulait te marier à ton propre demi-frère pour laver l’illégitimité de tes droits et s’emparer définitivement des terres des Ashbourne sans qu’aucun tribunal ne puisse jamais contester la fusion des deux patrimoines ! Il savait pour la mélodie ! C’est lui qui t’a ordonné d’étouffer quiconque la fredonnerait, car il savait qu’Althea avait caché la preuve de son crime dans ce piano ! »

La vérité, crue, abjecte, incestueuse et criminelle, s’abattit sur le salon avec un poids insoutenable. Odile poussa un hurlement déchirant, un cri d’animal blessé à mort en réalisant l’abîme d’ignominie dans lequel son père adoptif l’avait précipitée. Toutes ses certitudes, toute son arrogance aristocratique, toute sa fierté s’effondraient dans la poussière de ce salon maudit.

Soudain, un bruit de pas précipités et lourds résonna dans la galerie des portraits menant au salon. Des coups frénétiques furent assénés contre la lourde porte en chêne que Garrick avait verrouillée.

« Odile ! Ouvre cette porte ! » cria une voix d’homme, rauque, autoritaire et essoufflée par l’angoisse.

C’était la voix du baron de Vane.

« Garrick ! Que se passe-t-il ici ? Les domestiques disent avoir entendu des hurlements ! Ouvrez cette porte immédiatement au nom de la loi ! »

Garrick échangea un regard avec Imogen. Malgré la pâleur mortelle de la jeune femme et ses doigts ensanglantés, ses yeux brillaient d’une flamme nouvelle : celle de la justice enfin à portée de main. Elle hocha doucement la tête.

Garrick marcha vers l’entrée du salon. D’un geste délibéré, théâtral dans sa froideur, il tourna la lourde clé de fer forgé et ouvrit les battants à la volée.

Le baron de Vane se tenait sur le seuil, son chapeau trempé de pluie dégoulinant sur ses épaules massives, sa canne à pommeau d’argent serrée dans sa main gantée de cuir noir. Derrière lui, deux de ses hommes de main attendaient dans la pénombre du couloir. Mais dès que le regard du vieil intendant franchit la porte, son assurance tyrannique s’évapora instantanément.

Il vit Imogen, debout près du piano, tenant la copie scellée du testament officiel.
Il vit Odile, prostrée au sol, en pleurs, brisée au milieu des débris de ses illusions.
Et il vit Garrick, debout devant le grand piano dont le compartiment secret béait désormais à la vue de tous, tenant dans sa main la lettre de Lady Althea dénonçant son empoisonneur.

« Vous arrivez à point nommé, monsieur le baron, » dit Garrick avec un calme terrifiant qui fit reculer l’homme d’un pas. « Nous étions précisément en train d’écouter les dernières confidences de ma mère. Il semblerait qu’elle avait une excellente mémoire musicale. »