Garrick ne bougeait pas. Ses yeux sombres, d’ordinaire si impassibles, allaient des bandages ensanglantés d’Imogen au visage blême d’Odile. Ses doigts tremblaient imperceptiblement lorsqu’il retira sa main du couvercle de l’instrument. La composition que cette fille venait d’effleurer n’avait jamais été retranscrite sur papier à musique. C’était une sonate sans nom, une confidence mélancolique que Lady Althea Ashbourne ne jouait que lorsqu’elle se croyait absolument seule, à la tombée de la nuit, avant que la démence et la tuberculose ne l’emportent dix ans plus tôt. Même Garrick, son fils unique, ne se souvenait que de bribes éparses, des motifs brisés qu’il cherchait parfois en vain sur le clavier dans ses nuits d’insomnie.
« Parle, Imogen, » ordonna Garrick, la voix sourde, presque brisée. « Ne regarde pas Odile. Regarde-moi. Qui t’a appris cette suite d’accords ? »
La servante gardait la tête baissée, les épaules tremblantes sous son caraco de toile grossière. Ses jointures meurtries saignaient sous la gaze blanche, formant de petites taches écarlates qui contrastaient avec la pâleur cadavérique de sa peau. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Seul son souffle court et sifflant trahissait la terreur absolue qui la paralysait.
« Garrick, je t’en supplie, ne l’écoute pas ! » intervint Odile avec une précipitation fébrile en lissant convulsivement la soie émeraude de sa robe de fiançailles. « Elle ment ! Elle s’est introduite dans les appartements privés, elle a fouillé dans les vieilles affaires de ta mère ! Elle a dû trouver des ébauches, des partitions abandonnées… Tu sais combien ces domestiques sont cupides et curieux ! Je n’ai fait que défendre la mémoire d’Althea ! »
« Ma mère ne notait rien, » répliqua Garrick sans lever le ton, mais chaque syllabe claqua comme un coup de fouet dans la pièce glaciale. « Elle souffrait d’une cécité progressive durant ses trois dernières années de vie. Ses yeux ne distinguaient même plus la lumière d’une bougie. Elle composait uniquement d’oreille, pour elle seule. Et personne d’autre. »
Il se tourna lentement vers sa fiancée, les yeux rétrécis par une méfiance soudaine et glaciale.
« Alors explique-moi, Odile. Toi qui n’as franchi les portes de ce domaine pour la première fois qu’il y a six mois, lors du bal de nos fiançailles arrangées par ton père… Comment as-tu reconnu ce morceau ? Pourquoi as-tu puni cette fille avec une telle cruauté barbare pour avoir joué une mélodie que tu n’étais même pas censée connaître ? »
Le souffle d’Odile se bloqua dans sa gorge. Ses pupilles se dilatèrent. Elle recula d’un pas, heurtant un guéridon en acajou sur lequel trembla un vase en porcelaine de Saxe. Ses doigts se crispèrent sur le camée d’onyx qu’elle portait au cou, un geste nerveux que Garrick ne lui avait jamais vu auparavant.
« Je… j’ai entendu parler de cette musique, » bégaya-t-elle, cherchant désespérément une échappatoire. « Mon père… il connaissait ta famille autrefois. Il m’avait raconté… »
« Ton père n’a jamais été admis dans le cercle intime de ma mère, » trancha Garrick. « Il gérait les hypothèques et les terres du domaine, rien de plus. Jamais Althea ne se serait assise au piano en sa présence. Tu as menti, Odile. Tu as écrasé les doigts d’Imogen non pas pour châtier une effronterie, mais pour la faire taire. Pour qu’elle ne finisse pas ce mouvement. »
À cet instant, un craquement sinistre retentit au dehors, suivi par le rugissement lourd du tonnerre. L’éclair blanc illumina les trois figures pétrifiées : le seigneur du domaine au regard dévasté, la jeune aristocrate aux abois, et la domestique aux mains brisées dont le regard venait enfin de se lever, non pas avec supplication, mais avec une intensité farouche, presque spectrale.
« Ce n’est pas une sonate ordinaire, monsieur Garrick, » murmura soudain Imogen.
Sa voix était douce mais portait une gravité stupéfiante, exempte de toute déférence servile. Elle ne baissait plus les yeux. La douleur physique semblait s’être effacée derrière une résolution implacable.
« Tais-toi ! Misérable fille, tais-toi ou je te fais jeter aux fers ! » hurla Odile, perdant tout vernis de bienséance bourgeoise.
« Laisse-la parler ! » rugit Garrick en s’interposant physiquement entre les deux femmes. Sa stature imposante projeta une ombre massive sur Odile, qui se recroquevilla contre la boiserie. « Poursuis, Imogen. Qu’est-ce que ce morceau ? »
« Votre mère l’appelait La Danse du Saule Noir, » dit la jeune femme, les lèvres tremblantes mais le regard droit. « Elle me disait toujours que les quatre dernières mesures contenaient un chiffre. Un mot de passe musical. Elle disait : Quand mon fils entendra la cadence rompue sur le ré bémol, il saura où chercher le testament caché. »
Garrick sentit son sang se figer dans ses veines. Le testament. La question de l’héritage d’Althea Ashbourne avait empoisonné la région pendant une décennie entière. À sa mort soudaine, aucun document officiel n’avait été retrouvé, laissant le domaine d’Ashbourne grevé de dettes colossales et sous la tutelle financière partielle du baron de Vane — le père d’Odile. C’était ce même baron qui, profitant de la ruine imminente de Garrick, avait exigé ce mariage arrangé avec sa fille comme condition sine qua non pour effacer les créances et sauver le domaine familial.
« Qui es-tu ? » souffla Garrick, s’approchant d’Imogen avec une stupeur mêlée d’effroi. « Qui es-tu pour qu’elle t’ait confié cela ? Ma mère est morte seule, entourée seulement de son médecin et de… »
Il s’arrêta net. La mémoire lui revint avec la précision cruelle d’une lame.
Durant les derniers mois de sa maladie, Lady Althea vivait recluse dans le pavillon nord du domaine, refusant toute visite, y compris celle de son propre fils qu’elle prétendait vouloir épargner de l’agonie du spectacle de sa déchéance. Seule une infirmière anonyme et sa fillette l’avaient assistée jour et nuit. Une gamine muette et craintive, disait-on alors, qui avait disparu le soir même où la cloche du domaine avait sonné le trépas de la châtelaine.