« Tu étais la petite fille, » murmura Garrick. « L’enfant de Marie, la garde-malade. »

« Ma mère ne s’appelait pas Marie, monsieur, » répondit Imogen avec un sourire sans joie. « Elle s’appelait Constance Ashbourne. Elle était la sœur cadette de votre mère. Déshéritée, bannie par votre grand-père pour avoir épousé un homme de rien, un simple organiste d’église. Mais quand Lady Althea a senti la fin approcher, rongée par le remords et sachant sa propre lignée menacée par les créanciers, elle a fait rappeler sa sœur en secret. »

Odile poussa un gémissement étouffé, ses yeux dérivant follement vers les lourdes doubles portes du salon, comme si elle cherchait à fuir. Garrick verrouilla la porte d’un geste sec sans quitter Imogen des yeux.

« Continue, » dit-il, l’esprit tourbillonnant sous le choc de ces révélations.

« Ma mère et moi avons soigné votre mère pendant ses six derniers mois. Lady Althea savait qu’elle ne mourait pas de mort naturelle, » continua Imogen, chaque mot tombant avec le poids du plomb. « Ses poumons ne brûlaient pas à cause de la phtisie. Elle était empoisonnée à petites doses régulières, avec de l’arsenic mêlé à son laudanum. »

Un silence glacial accueillit cette déclaration. Au dehors, le vent arracha une branche qui vint frapper violemment les vitraux.

« C’est faux ! Ce sont des divagations calomnieuses ! » cria Odile d’une voix suraiguë. « Elle essaie de nous détruire pour s’approprier le domaine ! Garrick, regarde-la, ce n’est qu’une souillon engagée aux cuisines il y a deux semaines ! Elle s’est inventé une naissance noble pour échapper au renvoi ! »

« Si ce n’était que des divagations, Odile, » reprit Imogen avec une froideur terrifiante, « pourquoi avez-vous paniqué en me voyant nettoyer le salon ce matin ? Pourquoi m’avez-vous espionnée pendant que je passais mes doigts sur les touches pour me rappeler le touché de ma tante ? Pourquoi avez-vous hurlé en reconnaissant la progression chromatique, avant de rabattre le lourd cylindre de chêne sur mes doigts pour m’empêcher de jouer les dernières mesures ? Vous n’étiez pas là il y a dix ans, mademoiselle… Mais votre père, lui, y était. »

Garrick s’avança vers Odile. Ses traits d’ordinaire aristocratiques et réservés s’étaient durcis pour former un masque de granit impitoyable.

« Ton père, » dit Garrick, la voix dangereusement calme. « C’est lui qui fournissait le laudanum de ma mère. Il prétendait le faire venir d’un apothicaire réputé de la capitale. »

« Je ne sais rien ! Je le jure sur mon âme, je ne sais rien de tout cela ! » pleura Odile en se tordant les mains. Mais la terreur pure qui se lisait dans ses prunelles la trahissait sans appel. « Mon père m’avait simplement prévenue… Il m’avait dit : Si jamais tu entends quelqu’un jouer la mélodie de Lady Althea dans ce manoir, fais taire cette personne immédiatement, car elle porte la ruine de notre nom avec elle. C’est tout ce que je savais, Garrick ! Je voulais seulement nous protéger ! Préserver notre union ! »

« Préserver tes rentes, » cracha Garrick avec un dégoût viscéral. « Préserver l’usurpation que ton infâme père a orchestrée sur le cadavre encore chaud de ma mère ! »

Il se tourna vers Imogen. Ses yeux s’attardèrent sur les mains mutilées de la jeune femme. La culpabilité lui déchirait les entrailles. Pendant des mois, il avait laissé cette fille trimer aux cuisines, ignorée de tous, portant des hardes informes, alors que le sang des Ashbourne coulait dans ses veines avec autant de légitimité que dans les siennes.

« Les dernières mesures, Imogen, » demanda Garrick avec une infinie douceur. « Peux-tu me les dicter ? Tu ne peux plus jouer, mais dis-moi quelles sont les notes. »

« Je n’ai pas besoin de mes mains pour cela, cousin, » murmura-t-elle, utilisant pour la première fois ce mot qui fit tressaillir Garrick d’émotion. « Lady Althea m’a fait chanter ce motif des centaines de fois jusqu’à ce qu’il soit gravé dans ma chair. Écoutez. »

Malgré la fièvre qui commençait sans doute à consumer ses plaies, Imogen ferma les yeux et prit une profonde inspiration. De sa gorge s’éleva une voix pure, cristalline, qui résonna dans le grand salon avec une puissance bouleversante. C’était une ligne mélodique étrange, presque dissonante, qui s’écartait des règles classiques pour explorer des harmonies mystiques et angoissantes. Elle modula sur un intervalle descendant, puis remonta brusquement vers un trille aigu avant de chuter brutalement sur trois notes graves, martelées avec une insistance spectrale.

Ré bémol. Sol dièse. Fa bécarre.

À l’instant où la dernière note s’éteignit, un déclic sec et métallique se fit entendre à l’intérieur même du piano.

Garrick sursauta. Odile étouffa un cri d’effroi en reculant contre le mur.

Garrick se précipita vers l’instrument. Le grand piano à queue, chef-d’œuvre commandé par son grand-père à un maître luthier de Vienne au siècle précédent, n’était pas seulement un instrument de musique : c’était une merveille de mécanique d’art. En entendant le mécanisme s’enclencher, Garrick comprit instantanément. Le luthier était réputé pour intégrer des tiroirs secrets et des boîtes à musique dissimulées dans les caisses de résonance pour les cours royales d’Europe. La vibration spécifique des fréquences de ces trois notes successives, jouées avec une certaine intensité, venait de libérer un loquet acoustique resté scellé depuis dix ans.

Sous la table d’harmonie, à l’endroit exact où le bois de rose rejoignait le châssis en fonte dorée, un panneau secret s’était entrouvert de deux pouces.

Garrick glissa ses doigts fébriles dans l’interstice. Il sentit le contact rêche d’une enveloppe de parchemin épais scellée à la cire rouge des Ashbourne. Il la tira lentement vers lui dans un silence de mort, uniquement troublé par le crépitement de la pluie et la respiration hachée d’Odile.

Sur le cachet de cire intact reposait l’empreinte de la bague sigillaire de sa mère. Et au dos, d’une écriture tremblante mais reconnaissable entre mille, tracée à l’encre indélébile :