Les heures qui suivirent à l’hôpital central de la ville furent les plus longues et les plus angoissantes de l’existence de Daniel Cole.
Assis sur une banquette en skaï usé dans la salle d’attente du service de réanimation néonatale, il n’avait toujours pas changé ses vêtements. Sa chemise de smoking blanc était déchirée, souillée de suie, de sang et de poussière de verre. Sophie dormait profondément sur ses genoux, enveloppée dans un manteau d’infirmière, épuisée par la terreur de la nuit.
Chaque minute qui s’écoulait semblait durer un siècle. Les bruits de pas précipités des médecins, les alertes électroniques des moniteurs cardiaques au bout du couloir et l’odeur entêtante d’antiseptique formaient une symphonie étouffante.
À quatre heures du matin, les doubles portes battantes du bloc opératoire s’ouvrirent enfin.
Un chirurgien d’un certain âge, le masque chirurgical baissé sur le cou et les traits tirés par une fatigue immense, s’avança vers Daniel.
Daniel se leva avec une précaution infinie pour ne pas réveiller sa fille, son cœur battant à tout rompre contre ses côtes. Il n’osa pas poser la question à voix haute. La peur de la réponse lui nouait la gorge.
Le médecin posa une main rassurante sur son épaule.
« Monsieur Cole ? Respirez. Votre femme a survécu. »
Daniel laissa échapper un sanglot muet, ses jambes fléchissant sous le soulagement.
« Et le bébé ? parvint-il à articuler dans un souffle brisé. Mon Dieu, le bébé… »
« C’est une petite fille, répondit le praticien avec un sourire bienveillant qui illumina son visage fatigué. Elle pèse à peine deux kilos et ses poumons sont encore très fragiles à cause de la toxicité présente dans le sang de sa mère, mais elle est vivante. Elle respire. Nous l’avons placée sous couveuse en soins intensifs, et nos toxicologues ont immédiatement débuté un traitement par perfusion pour éliminer les résidus de métaux lourds. Si elle passe les prochaines quarante-huit heures sans complication, elle sera totalement hors de danger. »
« Et Madeline ? Son traumatisme crânien ? L’empoisonnement ? »
« Le coup à la tête a provoqué une commotion cérébrale sévère, mais aucune hémorragie intracrânienne n’a été détectée au scanner, expliqua le médecin. Quant au thallium… c’est un miracle que votre sœur ait apporté ce rapport médical à temps. Grâce à ce document, nous avons su exactement quel poison neutraliser dès son admission. Quelques jours de plus sans antidote, et les reins de votre femme auraient cessé de fonctionner définitivement. Elle aura besoin de plusieurs mois de rééducation physique pour réapprendre à marcher convenablement, car le poison a endommagé ses nerfs périphériques, mais la paralysie n’est pas irréversible. Elle remarchera, monsieur Cole. Je vous le garantis. »
Daniel ferma les yeux, murmurant une prière de gratitude silencieuse dans le couloir désert.
« Puis-je la voir ? » demanda-t-il.
« Quelques minutes seulement. Elle sort à peine de l’anesthésie. »
Laissant Sophie sous la surveillance bienveillante de l’infirmière en chef à l’accueil, Daniel entra à pas feutrés dans la chambre de soins intensifs.
La pièce était plongée dans une pénombre apaisante. Le ronronnement rythmé des moniteurs et le bip régulier du tracé cardiaque emplissaient l’espace. Madeline était allongée au centre du lit médicalisé, perfusée de toutes parts, un bandage immaculé ceignant son front. Elle semblait si frêle, si petite au milieu de cet attirail technologique. Mais sa peau avait déjà retrouvé une nuance plus rosée, moins cadavérique que sous la lumière crue du lustre du manoir.
En entendant le bruit de la porte, ses cils papillonnèrent doucement. Ses yeux clairs, encore voilés par les analgésiques, se posèrent sur Daniel.
Un faible sourire effleura ses lèvres sèches.
Daniel s’approcha, s’assit sur le bord du matelas et prit la main froide de son épouse entre les siennes, la couvrant de baisers tremblants.
« Tu as réussi, mon amour, murmura-t-il, les larmes coulant sans retenue sur ses joues. Tu es là. Nous sommes là. »
« Le bébé… ? » demanda Madeline dans un murmure à peine audible.
« Une fille, Madeline. Une magnifique petite fille. Elle se bat comme une lionne, exactement comme sa mère. Elle t’attend en néonatalogie. »
Une larme de soulagement pur glissa de l’œil de Madeline, disparaissant dans la taie d’oreiller. Elle serra de toutes ses forces la main de son mari.
« Et Éléonore ? »
Le regard de Daniel se durcit légèrement, mais sans cette rage destructrice qui l’avait possédé quelques heures plus tôt. C’était désormais une certitude sereine, inébranlable.
« Elle est sous les verrous. Les inspecteurs ont perquisitionné ses appartements privés cette nuit. Ils ont trouvé le laboratoire secret dans l’aile ouest, ainsi que les registres des pots-de-vin versés au médecin de famille pour falsifier tes ordonnances. Elle ne sortira plus jamais de prison. Le règne de terreur des Cole est terminé, Madeline. Pour toujours. »
Madeline soupira profondément, fermant les yeux comme si un fardeau colossal venait enfin d’être ôté de sa poitrine.
« Comment va Vanessa ? »
« Elle a plusieurs côtes fêlées et des coupures profondes causées par le verre, mais les chirurgiens ont terminé de la recoudre. Elle est hors de danger. Elle dort dans la chambre juste en dessous. Dès qu’elle sera réveillée, nous irons la voir ensemble. C’est elle qui nous a sauvés, Madeline. Si elle n’avait pas eu le courage de voler ces dossiers et d’affronter notre mère, nous serions tous morts ce soir. »
Madeline hocha faiblement la tête. « Elle a payé le prix le plus lourd… Nous ne la laisserons plus jamais seule. »
« Plus jamais », promit solennellement Daniel.
Six mois plus tard.
Le soleil éclatant du mois de mai baignait de lumière le jardin d’une maison de campagne aux murs de pierre claire, située à des centaines de kilomètres du manoir ancestral des Cole. Ici, point de chandeliers de cristal écrasants, point de portraits d’ancêtres austères veillant sur les apparences d’une noblesse déchue. Seulement des massifs d’hortensias en fleurs, le chant des mésanges dans les pommiers et le rire cristallin d’une enfant.