Éléonore s’arrêta au bas des marches, à trois mètres à peine du banquet dévasté. Elle posa délicatement le petit flacon ambré sur la nappe immaculée, juste à côté du verre de vin rouge qui trônait, toujours intact et immobile.

« Ce que j’ai fait, mon fils ? J’ai protégé le sang des Cole, répondit-elle sans ciller. Cette femme… cette misérable fille sans nom que tu as épousée contre ma volonté, n’a jamais mérité d’entrer dans notre lignée. Tu as gaspillé ton avenir pour elle. Et pire encore, elle porte en ce moment même le fruit d’une trahison que ton orgueil d’homme refuse d’admettre. »

« Tu mens ! » hurla Madeline à travers son masque, rassemblant ses dernières forces pour tenter de se redresser sur un coude. « Daniel, elle ment ! Tu sais que cet enfant est le tien ! Tu sais que je ne t’ai jamais trahi ! »

« Bien sûr qu’elle ment, cracha Daniel entre ses dents serrées, s’avançant d’un pas vers sa mère. Vous avez falsifié ces rumeurs. Vous avez tout manigancé depuis le début. Vanessa a découvert vos poisons, n’est-ce pas ? C’est pour cela qu’elle a disparu pendant trois semaines ! Vous l’avez menacée ! »

Depuis le sol, Vanessa poussa un cri étranglé, crachant une gorgée de sang sur le bois poli.

« Daniel… » gémit la jeune femme en tentant d’attraper la cheville de son frère. « Ne l’écoute pas… Elle a… elle a verrouillé les portes. Le domaine… personne ne viendra. Les gardes… elle les a payés pour vider la propriété ce soir… »

Un silence de plomb tomba à nouveau sur la pièce.

Daniel se figea. Il jeta un coup d’œil vers les immenses baies vitrées qui donnaient sur le parc du manoir. Les grilles extérieures étaient closes. Aucun membre du personnel, d’ordinaire si nombreux lors de ces dîners d’apparat, n’était visible dans les couloirs adjacents. Les téléphones de service le long du mur clignotaient d’une lueur rouge fixe : les lignes terrestres avaient été coupées.

Éléonore esquissa un sourire glacial, dénué de toute trace d’humanité.

« Tu penses vraiment que j’allais laisser le scandale d’une bâtarde et d’une épouse indigne souiller la mémoire de ton père ? dit la matriarche en lissant calmement le velours de sa manche. Madeline devait s’éteindre paisiblement cette nuit, d’une malheureuse défaillance cardiaque causée par sa grossesse difficile. Les médecins de famille avaient déjà préparé le certificat de décès. Tout était parfait. Une tragédie domestique, certes, mais respectable. »

Elle tourna son regard venimeux vers Vanessa, qui rampait péniblement vers Madeline.

« Mais ta sœur, avec son idéalisme ridicule et sa manie de fouiller dans mes affaires privées, a cru bon de s’interposer. Elle a volé mon dossier médical. Elle s’est cachée comme un rat sous cette table pour tenter de te sauver d’un poison que je ne t’étais même pas destiné. Pauvre folle. »

« Tu n’es pas une mère, articula Daniel, la voix sourde, vibrante d’une noirceur absolue. Tu es un monstre. »

« Je suis celle qui a bâti cet empire pendant que ton père gaspillait notre fortune au jeu ! » répliqua Éléonore, élevant soudain la voix avec une férocité de prédateur. « Je ne laisserai pas une étrangère et son bâtard hériter de ce que j’ai mis quarante ans à préserver ! »

Soudain, Madeline poussa un hurlement de détresse indicible. Une douleur fulgurante lui déchira le bas-ventre. Un liquide chaud et teinté de pourpre commença à imbiber le tissu de sa jupe et le tapis écru.

« Daniel ! Le bébé ! Il arrive… mon Dieu, Daniel, j’ai mal ! »

Sophie éclata en sanglots hystériques, agrippant le bras de sa mère. « Maman ! Reste avec moi ! Papa, fais quelque chose ! »

Daniel se retourna, le visage décomposé par la panique. La vue du sang déclencha en lui une onde de choc immédiate. Madeline était en train d’accoucher, à huit mois de grossesse, traumatisée par le coup de massue, empoisonnée depuis des mois au thallium, au milieu d’un salon isolé du reste du monde.

« Écarte-toi, Daniel », ordonna soudain Éléonore d’une voix métallique.

De sa poche de velours, la matriarche venait de sortir un petit pistolet de dame, aux finitions en nacre et argent. Une arme élégante, mais mortelle à bout portant. Elle l’arma d’un geste précis, sans la moindre hésitation dans la main.

« Laisse cette femme mourir de son hémorragie, dit-elle froidement en pointant l’arme directement vers le front de Madeline. Prends Sophie, monte dans ta chambre, et nous dirons aux autorités qu’un cambriolage a mal tourné, que Vanessa a perdu l’esprit et a attaqué ta femme avant de s’effondrer. Je te donnerai une vie nouvelle. Nous effacerons tout cela. »

Daniel regarda l’arme braquée sur sa femme et sa fille.

L’espace d’une seconde, le monde cessa de tourner. Chaque détail sembla s’imprimer dans sa rétine avec une netteté hallucinante : les reflets d’or du lustre suspendu au plafond, la respiration râpeuse de Madeline qui sombrait lentement dans l’inconscience, les larmes terrorisées de sa petite fille de sept ans, et ce morceau de papier froissé qu’il tenait toujours dans son poing gauche.

Il n’y avait plus de retour possible. Aucune négociation. Aucun compromis avec le mal incarné.

« Jamais », murmura Daniel.

Éléonore pressa l’index sur la détente.

Mais avant que le coup de feu ne parte, une silhouette jaillit du sol dans un hurlement rauque.

Vanessa.

Puisant dans les ultimes réserves d’adrénaline de son corps meurtri, la sœur cadette se jeta en avant comme une bête blessée. Ses mains ensanglantées s’abattirent sur les chevilles de sa mère. Le geste fut si soudain et si désespéré qu’Éléonore perdit l’équilibre.

Le coup de feu retentit.

Le bruit fut assourdissant dans l’espace clos de la salle à manger. La balle fila haut dans le plafond de plâtre, pulvérisant une partie de la moulure néoclassique et faisant pleuvoir une poussière blanche sur les convives absents.