Daniel resta immobile un instant au milieu des décombres, la poitrine soulevée par un rythme cardiaque affolé. Ses mains, autrefois méticuleuses et calmes, tremblaient d’une secousse incontrôlable. Entre ses doigts crispés, la feuille froissée portait les stigmates d’une vérité qu’aucun homme ne devrait jamais lire sous le toit de sa propre maison.
Vanessa bougea parmi les bris de verre. Un gémissement rauque s’échappa de ses lèvres ensanglantées. Sa robe noire n’était plus qu’un lambeau déchiré, souillée de poussière de plâtre et tachetée de pourpre là où les arêtes tranchantes avaient entaillé ses épaules. Pourtant, dans son regard vitreux qui cherchait la silhouette de son frère, il n’y avait aucun repentir. Juste une démence glaciale, une rage qui semblait consumer ses chairs de l’intérieur.
« Daniel… » souffla Madeline depuis le tapis. Sa voix n’était qu’un filet brisé, une supplication arrachée à l’agonie. Ses doigts serraient désespérément le bas de son ventre où des crampes violentes et prématurées commençaient à tordre ses entrailles. « Daniel, le bébé… s’il te plaît… »
Le son de cette voix sembla enfin briser la transe de terreur qui paralysait Sophie. La petite fille de sept ans se jeta à genoux contre sa mère, ses mains d’enfant pressées contre la tempe ensanglantée de Madeline.
« Maman ! Maman, lève-toi ! Papa, aide-la ! » criait la fillette, son visage inondé de larmes déformé par une panique pure.
Daniel pivota lentement. Quand ses yeux quittèrent le corps brisé de sa sœur pour se poser sur Madeline, ce ne fut pas le soulagement que Madeline y lut, mais un abîme de désespoir si profond qu’il en devenait terrifiant. Il ne se précipita pas pour l’étreindre. Il s’approcha d’un pas mécanique, comme si chaque mouvement lui coûtait une part de son âme, avant de s’accroupir lourdement près d’elle.
D’un geste étonnamment doux en contraste avec la fureur aveugle qu’il venait de déployer, il replaça le masque à oxygène sur le visage de sa femme. Le sifflement régulier du gaz médicinal reprit.
« Respire, Madeline, murmura-t-il, la voix brisée en mille morceaux. Garde tes forces. Les secours arrivent. »
« Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il y a sur ce papier ? » murmura-t-elle derrière le plastique transparent embué de buée tiède. « Pourquoi Vanessa… pourquoi voulait-elle me tuer ? »
Daniel ne répondit pas immédiatement. Il serra les paupières, et une nouvelle larme glissa le long de sa mâchoire carrée pour aller s’écraser sur le tissu gris de la chemise de Madeline. Puis, dépliant d’une main tremblante la lettre froissée, il la tint devant les yeux embrumés de sa femme.
Ce n’était pas une simple lettre manuscrite. C’était un rapport de laboratoire médical officiel, vieux de quelques jours à peine, estampillé du sceau d’une clinique privée réputée de la capitale. En bas de page figurait un tableau d’analyses toxicologiques, et juste au-dessus, une note dactylographiée accompagnée de plusieurs photographies miniatures.
Les photographies montraient Madeline elle-même, prise à son insu des mois plus tôt, entrant dans un cabinet médical en compagnie d’un homme dont le visage avait été minutieusement raturé à l’encre noire. Mais ce n’était pas cela qui avait anéanti Daniel.
C’était le texte manuscrit écrit à la hâte en marge du document, de l’écriture nerveuse et pointue de Vanessa :
« Daniel, mon frère chéri. Tu as cru que ton mariage était une bénédiction. Regarde les résultats sanguins de Madeline de ces six derniers mois. Ce n’est pas une maladie dégénérative qui l’a clouée dans ce fauteuil. Ce n’est pas une complication de grossesse. C’est du sulfate de thallium. Une dose infinitésimale administrée jour après jour, goutte à goutte. Et qui prépare les infusions de Madeline chaque soir depuis un an ? Qui refuse que des infirmières étrangères dorment sous ce toit ? Notre mère. Maman est en train de l’exterminer lentement pour récupérer Sophie et faire disparaître l’enfant qu’elle porte. Et si je suis sous cette table ce soir avec cette arme, ce n’est pas pour détruire Madeline. C’était pour t’empêcher de boire le vin que Maman a versé pour toi. Mais quand j’ai vu Madeline toucher à ce verre… j’ai perdu la tête. Je ne pouvais pas te laisser mourir, toi aussi. »
Madeline sentit un frisson glacial remonter le long de sa colonne vertébrale, surpassant instantanément la douleur physique du choc crânien. Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur.
« Ce n’est pas possible… » bredouilla-t-elle, secouant la tête dans un déni viscéral. « Éléonore ? Ta mère m’a soignée… elle a veillé sur moi chaque nuit… »
« Silence ! »
Une voix de femme, aristocratique, tranchante comme une lame d’acier trempé, retentit depuis le grand escalier qui surplombait la salle à manger de réception.
Daniel se releva d’un bloc, tirant instinctivement Sophie derrière son dos et plaçant son corps en bouclier au-dessus de sa femme au sol.
Au sommet des marches se tenait Éléonore Cole.
À soixante-cinq ans, la matriarche de la famille Cole dégageait une autorité royale. Vêtue d’une robe de velours émeraude, les cheveux argentés coiffés en un chignon impeccable sans qu’une seule mèche ne dépasse, elle descendait les marches de marbre avec une lenteur majestueuse. Dans sa main gantée de dentelle noire, elle tenait un petit flacon en verre ambré, vide.
Son visage ne trahissait aucune surprise face au carnage qui régnait dans la salle à manger. Elle contempla le vaisselier pulvérisé, sa propre fille Vanessa rampant au milieu des débris sanglants, sa belle-fille gémissant sur le tapis et son fils transformé en une bête traquée. Aucun muscle de son visage impassible ne tressaillit.
« Vanessa a toujours été trop émotive, déclara Éléonore d’un ton d’une effrayante banalité, comme si elle commentait la météo d’un après-midi d’automne. Trop impulsive. Incapable de comprendre les nécessités d’un héritage. »
« Mère… qu’avez-vous fait ? » rugit Daniel, et pour la première fois de son existence, sa voix ne contenait plus le moindre respect filial, seulement une haine brute, primitive.