Éléonore s’effondra lourdement sur les dalles de marbre. L’arme lui échappa des mains et glissa sur le parquet ciré, venant heurter le pied du fauteuil roulant de Madeline.
« Daniel, prends-la ! » hurla Vanessa, s’accrochant de tout son poids aux jambes de sa mère malgré les coups d’escarpins que la vieille femme lui assénait au visage pour se libérer.
Daniel ne regarda même pas l’arme à feu. Sa priorité n’était plus la vengeance, mais la survie.
D’un mouvement d’une rapidité féroce, il enjamba les deux femmes qui se débattaient au sol, ramassa le lourd téléphone fixe posé sur une console murale et l’arracha de son câble mural. D’un seul geste athlétique, il projeta l’appareil massif de toutes ses forces contre la baie vitrée centrale qui donnait sur l’allée d’honneur.
Le double vitrage blindé se fêla en une immense toile d’araignée opaque, mais ne céda pas.
Daniel recula de deux pas, attrapa une chaise en chêne massif de la table de banquet et chargea comme un bélier.
Le bois heurta le centre de la vitre brisée. Dans un fracas titanesque, le panneau de verre vola en éclats vers l’extérieur, ouvrant une brèche béante sur la nuit glaciale et pluvieuse du domaine des Cole. L’air frais et vivifiant de la tempête s’engouffra instantanément dans la pièce surchauffée, faisant voltiger les nappes blanches et dissipant l’odeur âcre de la poudre à canon et du sang.
Au loin, à travers les grilles extérieures du parc, des gyrophares bleus et rouges apparurent, déchirant l’obscurité de l’allée des hêtres.
Des sirènes. Plusieurs véhicules de police et deux ambulances arrivaient à toute allure, leurs signaux d’urgence hurlant dans la nuit.
Éléonore, qui venait enfin de repousser sauvagement Vanessa d’un coup de talon dans les côtes, se figea en apercevant les reflets bleutés danser sur les débris de verre de la fenêtre brisée.
« Non… impossible… » balbutia la vieille femme, son masque d’impassibilité se fissurant enfin pour révéler un effroi sans nom. « Les lignes étaient coupées… Personne ne pouvait appeler… »
Vanessa, allongée sur le dos au milieu du verre pilé, se mit à rire. Un rire faible, sanglant, mais empreint d’un triomphe absolu.
« Tu as coupé… les lignes du domaine, Mère… » articula Vanessa avec difficulté, pointant du doigt sa propre gorge où un petit boîtier noir pendait à une chaînette brisée. « Mais tu as oublié… mon stimulateur cardiaque connecté… Dès que j’ai vu ce qui se préparait sous cette table… j’ai appuyé sur le bouton d’alerte médicale d’urgence. Le protocole d’attaque cardiaque déclenche automatiquement… un appel de géolocalisation d’urgence par satellite et prévient la police… Ils sont là pour moi, Maman. Et ils vont tout voir. »
Le visage d’Éléonore Cole se vida de toute couleur, devenant d’une pâleur cadavérique plus effrayante que celle de la mort elle-même.
Deux minutes plus tard, les portes d’entrée de chêne étaient défoncées par les forces de l’ordre. Une équipe de policiers armés fit irruption dans la pièce, suivie immédiatement par quatre ambulanciers transportant des brancards et du matériel de réanimation d’urgence.
« Police ! Que personne ne bouge ! Lâchez vos armes ! »
Daniel tomba à genoux aux côtés de Madeline, ignorant totalement les sommations des officiers. Il prit la tête de sa femme entre ses mains, embrassant son front glacé et trempé de sueur.
« Madeline, tiens bon. Ils sont là. Reste avec moi, mon amour, reste avec moi ! »
Les ambulanciers repoussèrent doucement Daniel pour prendre le relais. L’un d’eux appliqua immédiatement un masque respiratoire à haute pression tandis que l’autre examinait l’abdomen contracté de la jeune femme.
« Choc traumatique crânien, hémorragie utérine sévère et travail prématuré très avancé ! » cria le médecin urgentiste à son collègue. « Préparez une voie veineuse centrale et appelez le bloc obstétrique de l’hôpital général ! Dites-leur qu’on arrive avec une césarienne d’extrême urgence et une intoxication suspectée ! Il faut préparer du sang O négatif et des chélateurs toxiques ! On bouge, maintenant ! »
Pendant que Madeline était hissée sur un brancard dans un ballet médical précipité et précis, Daniel serra Sophie contre sa poitrine. La petite fille tremblait de tous ses membres, enfouissant son visage en larmes dans le cou de son père.
À quelques mètres de là, deux officiers de police maintenaient Éléonore Cole contre le buffet dévasté, lui passant les menottes aux poignets. La matriarche ne résistait pas physiquement, mais ses yeux brûlaient d’une haine venimeuse tandis qu’elle fixait son fils.
« Tu viens de détruire notre nom, Daniel ! cracha-t-elle avec mépris alors qu’on la tirait vers la sortie. Tu as condamné cette famille à l’infamie ! »
Daniel se redressa de toute sa hauteur, tenant sa fille d’un bras et s’approchant de sa mère. Son regard était désormais d’un calme souverain, le calme d’un homme qui venait de traverser l’enfer et qui n’avait plus rien à craindre des monstres de son passé.
« Cette famille n’existait pas, Mère, répondit-il d’une voix glaciale qui fit baisser les yeux à la vieille femme pour la première fois de sa vie. Il n’y avait ici qu’une geôlière et ses victimes. Vous ne reverrez plus jamais Sophie. Et vous mourrez seule dans une cellule, oubliée du monde entier. »
Sur un second brancard, Vanessa fut enveloppée dans une couverture de survie métallisée. Lorsque Daniel s’approcha d’elle, sa sœur ouvrit faiblement les yeux et serra faiblement la main de son frère.
« Pardonne-moi… pour le coup de massue… murmura Vanessa, une larme traçant un sillon propre sur sa joue maculée de poussière. Je voulais… briser le verre de vin… que Madeline portait à ses lèvres… Mais sous la table, j’étais désorientée… Je l’ai frappée elle… Je suis désolée, Daniel… Tellement désolée… »
Daniel porta la main ensanglantée de sa sœur à ses lèvres et l’embrassa avec une infinie tendresse.
« Tu nous as sauvés, Vanessa. Tu as sauvé ma famille. Repose-toi maintenant. Je serai là quand tu te réveilleras. »