Daniel ouvrit la porte d’entrée dans la nuit glaciale de novembre. Le vent du nord s’engouffrait sous le porche, arrachant les dernières feuilles mortes des chênes centenaires. Il courut jusqu’au SUV familial stationné dans l’allée de gravier, y installa Lily avec une doudoune épaisse, verrouilla le système et glissa la télécommande dans sa poche.

Lorsqu’il franchit à nouveau le seuil de la maison, un son métallique grinça au sommet des marches du deuxième étage.

Claire était sortie.

Elle tenait toujours la batte en bois d’une main, son chemisier blanc désormais maculé d’une traînée écarlate. Son visage n’était plus qu’un masque de sang séché et de fureur pure. Ses yeux vitreux fixaient Daniel avec une démence lucide, dénuée de tout vestige d’humanité.

— Où est-elle, Daniel ? susurra-t-elle en descendant lentement la première volée de marches. Tu crois vraiment que tu peux me la prendre ? Elle est tout ce qui me reste d’Éléonore !

Ces mots frappèrent Daniel comme une gifle physique. L’aberration de cette phrase dévoila enfin le gouffre qui rongeait l’esprit de sa sœur depuis toujours.

— Elle n’est rien à toi, Claire. Elle est ma fille. Et Éléonore était ma femme.

— Ta femme ? ricana-t-elle, un rire éraillé qui se termina dans un sanglot convulsif. Tu l’as négligée ! Tu passais des semaines entières à New York, à Londres, à t’occuper de tes fusions, de tes comptes, de tes milliards ! Qui était là quand elle faisait des crises d’angoisse ? Qui séchait ses larmes ? C’était moi ! Toujours moi ! Elle m’aimait plus qu’elle ne t’a jamais aimé !

— Elle te craignait, répliqua Daniel en commençant à monter les marches latérales menant à l’escalier de service du grenier. Tu l’étouffais. Tu as détruit son mariage, tu as pourri son existence.

— Non ! cria Claire en brandissant la batte, ses pieds nus laissant des traces sanglantes sur le tapis de velours bordeaux. Elle voulait partir avec Lily ! Elle voulait m’exclure ! Ce soir-là, au ponton, elle m’a dit que j’étais malade, que je devais me faire interner, qu’elle m’interdirait de revoir la petite… Elle a osé me dire ça à moi, après tout ce que j’avais sacrifié pour elle !

— Alors tu l’as tuée.

Claire s’arrêta au palier intermédiaire, la respiration sifflante, la tête penchée sur le côté comme un oiseau de proie désorienté.

— Je l’ai poussée. Elle a heurté le pieu du ponton. Ce n’était… ce n’était qu’une dispute qui a mal tourné. Mais quand j’ai vu son corps couler dans l’eau noire… j’ai su. J’ai su que c’était le destin. Dieu me laissait la petite. Sa chair, son sang, son regard. Lily était faite pour être ma fille, pas la sienne. Et certainement pas la tienne !

Daniel sentit un froid polaire envahir ses veines. Tout n’était pas le fruit d’un accident ou d’une tragédie impulsive. C’était une dépossession méthodique. Claire s’était installée chez lui après les funérailles sous le masque de la tante charitable et dévouée, isolant la petite fille, lui interdisant d’évoquer sa mère, usant de la terreur psychologique et de la cage pour effacer tout souvenir qui menaçait sa folie possessive.

— Tu n’iras jamais au paradis pour ça, Claire. Mais tu vas aller en enfer dès ce soir.

Daniel ne chercha pas l’affrontement frontal. Il profita de la seconde où Claire essuyait le sang qui coulait dans ses yeux pour bifurquer vers la petite porte dérobée menant aux combles. Il s’y engouffra et verrouilla le loquet en fer forgé derrière lui.

— Daniel ! hurla-t-elle depuis le couloir, frappant sauvagement la porte à coups de batte. Ouvre cette porte ! Tu ne sortiras pas d’ici vivant !

Le grenier était vaste, poussiéreux, sentant le cèdre, la vieille toile et le papier jauni. La lumière de la lune filtrait à travers la fenêtre ovale encastrée dans le pignon, découpant des ombres squelettiques parmi les piles de malles et les meubles recouverts de draps blancs.

Daniel alluma la torche de son téléphone portable. Le faisceau blanc balaya les recoins obscurs. Au fond, derrière une pile d’anciens cadres dorés représentant les toiles inachevées d’Éléonore, il aperçut la silhouette d’un petit coffre métallique. Le geai doré ciselé sur le couvercle brillait faiblement sous la poussière.

Il s’avança, écarta brutalement les châssis de toile et tira la boîte vers lui. Elle était fermée par une petite serrure à combinaison à trois chiffres. Sans hésiter, Daniel composa la date de naissance de Lily : 1-4-0.

Le loquet cliqua.

À l’intérieur ne se trouvaient pas de simples bijoux. Il y avait le journal intime d’Éléonore, recouvert de cuir vert émeraude, un dictaphone numérique qu’elle utilisait pour ses notes d’exposition, et une enveloppe kraft scellée par du ruban adhésif avec une mention écrite à la hâte : POUR L’AVOCAT / EN CAS D’URGENCE.

Daniel brisa le cachet de l’enveloppe. À l’intérieur, des copies d’ordonnances médicales falsifiées. Claire, qui travaillait comme secrétaire médicale avant de s’installer chez eux, avait volé des blocs de prescription pour droguer Éléonore à fortes doses de benzodiazépines, simulant chez sa belle-sœur un état de dépression sévère et d’incohérence mentale afin de lui faire perdre la garde de Lily en cas de séparation.

Il alluma le dictaphone. Le dernier enregistrement datait du 12 octobre, la nuit même de la mort d’Éléonore. Daniel appuya sur Play.

La voix d’Éléonore résonna dans le grenier silencieux, voilée par le souffle du vent nocturne, mais d’une netteté déchirante :

« Claire m’a suivie jusqu’au ponton. Elle a découvert que j’ai pris rendez-vous avec un avocat pour demander une ordonnance d’éloignement. Elle a les yeux fous, comme si elle n’était plus humaine. Si quelque chose m’arrive ce soir, sachez que je ne suis pas folle. Je n’ai jamais voulu mourir. Je veux vivre pour Lily, je veux… »

Un bruit de lutte, un cri strident, puis un choc étouffé suivi du clapotis lourd de l’eau. Et enfin, la voix glaciale de Claire, murmurant dans le microphone abandonné sur le bois du ponton :