J’ai vu Tata Claire pousser Maman.

L’air dans la chambre semblait s’être raréfié, saturé par la puanteur acide du vin renversé et l’odeur métallique du sang. À terre, étendue parmi les éclats scintillants de la baie décorative, Claire remua. Sa gorge émit un râle épais, bulleux. Un filet carmin courait sur sa tempe pâle, serpentant dans ses cheveux blonds jusqu’à imbiber une latte de chêne verni.

Lily était cramponnée au torse de son père comme un oisillon tombé du nid. Les petits bras d’une enfant de six ans ne possèdent aucune force réelle, pourtant Daniel sentait ses jointures lui labourer la nuque. Elle ne tremblait plus par saccades : c’était une vibration sourde, continue, venue du fond de ses os.

— Papa… murmura la petite fille contre son cou, son souffle heurté brûlant sa peau. Elle m’avait dit que si je te le disais, elle m’enfermerait au fond du lac avec elle.

Daniel ferma les yeux une seconde. L’obscurité derrière ses paupières lui renvoya immédiatement l’image du lac de Blackwood, deux ans plus tôt. Une soirée de fin d’automne brumeuse. Le ponton de bois mouillé. On lui avait dit qu’Éléonore, son épouse, avait glissé sous l’emprise des antidépresseurs qu’elle prenait après la faillite de sa galerie. On lui avait dit que Claire, sa propre sœur, était arrivée trop tard pour la repêcher, n’ayant pu sauver que la petite Lily assise sur la rive dans le brouillard. La police avait conclu à une tragédie banale, un accident tragique teinté d’une négligence suicidaire.

Tout n’avait été qu’un mensonge. Une mise en scène ignoble.

— Reste collée à moi, Lily. Ne regarde pas par terre. Ne regarde rien d’autre que mon épaule.

D’une main tremblante mais décidée, Daniel ramassa le papier froissé et l’enfonça au plus profond de sa poche de veston. De l’autre main, il souleva sa fille. Malgré son mètre quatre-vingt-cinq et sa carrure d’ancien athlète, ses genoux manquèrent de se dérober lorsqu’il se redressa. Chaque fragment de verre sous la semelle de ses richelieus grinçait avec la stridence d’une craie sur un tableau noir.

Au sol, Claire ouvrit un œil. Son regard n’était pas celui d’une femme vaincue ou désolée ; c’était un éclat trouble, fiévreux, empoisonné d’une haine presque animale. Ses lèvres fendues s’étirèrent sur des dents tachées de rouge.

— Tu… tu ne sais rien, Daniel, cracha-t-elle dans un sifflement enroué. Tu n’étais jamais là. Tu ne l’as jamais comprise… Elle allait tout gâcher. Tout détruire.

— Ferme-la, lâcha Daniel d’une voix basse, presque caverneuse. Ne prononce plus jamais son nom.

— Tu crois que les flics vont te croire ? reprit-elle en tentant de se hisser sur un coude, les éclats de verre pénétrant la paume de sa main sans qu’elle semble ressentir la morsure de la douleur. Regarde-moi… Tu m’as défoncé le crâne avec une bouteille. C’est toi le monstre, Daniel. C’est toi qui perds le contrôle. Qu’est-ce qu’un juge croira ? La parole d’une gamine traumatisée qui divague dans une crise d’angoisse, ou mon corps en sang ?

Daniel ne répondit pas. Il comprit immédiatement ce qu’elle essayait de faire : gagner du temps, retourner la terreur contre lui. Et dans un pays où la justice se nourrit de preuves tangibles plutôt que d’intuitions de pères meurtris, elle n’avait peut-être pas tort. S’il appelait les urgences maintenant, sans preuve irréfutable, la machination de Claire pourrait encore tenir. Elle était l’héritière respectée, la sœur dévouée qui s’était sacrifiée pour s’occuper de la maison après le drame, la femme mondaine au-dessus de tout soupçon.

Il recula vers le couloir sans jamais lui tourner le dos, portant Lily d’un seul bras, et saisit la poignée de la porte de la chambre.

— Reste là où tu es, Claire. Si tu fais un seul pas vers cette enfant, je ne me contenterai pas d’une bouteille.

Il claqua la porte, tourna la vieille clé ouvragée dans la serrure et glissa le pêne d’un coup sec. Derrière le battant de chêne massif, Claire se jeta lourdement contre le bois, martelant les panneaux avec la fureur d’une bête acculée, jurant des imprécations inarticulées.

Daniel descendit l’escalier quatre à quatre, son cœur battant à grands coups contre ses tempes. L’immense maison victorienne qu’il avait achetée pour offrir un havre de paix à sa famille lui semblait désormais n’être qu’un vaste tombeau d’illusions.

Dans l’entrée, il posa délicatement Lily sur la banquette en cuir. Ses yeux d’un bleu délavé étaient rouges d’avoir trop pleuré, mais elle fixait son père avec une lucidité troublante pour son âge.

— Papa, dit-elle en lui retenant la manche. Dans le grenier.

Daniel s’agenouilla devant elle, ôtant la poussière de plâtre et les miettes de verre coincées dans les boucles châtains de son enfant.

— Qu’est-ce qu’il y a dans le grenier, mon ange ?

— Les affaires de Maman. Tata Claire a dit qu’elle avait tout jeté après l’enterrement. Mais ce n’est pas vrai. Je l’ai entendue monter la nuit avec de grands sacs noirs. Elle pleurait et elle criait toute seule. Un jour, quand elle était partie au supermarché, je suis montée. La boîte en métal était cachée derrière les vieux tableaux. Celle avec le petit oiseau doré dessus.

La boîte à bijoux de voyage d’Éléonore. Celle qu’il cherchait depuis deux ans pour retrouver les lettres qu’elle écrivait avant leur mariage.

Un grand bruit retentit à l’étage. Claire était en train de fracasser l’autre issue de la chambre communicante avec la salle de bains. Daniel savait qu’il n’avait que quelques minutes.

— Écoute-moi très attentivement, Lily. Je vais te mettre dans la voiture. Tu vas t’allonger sous la couverture sur la banquette arrière, verrouiller la portière de l’intérieur, et tu ne l’ouvriras pour personne d’autre que moi. Même si tu entends crier, même si tu vois Claire arriver. Tu ne bouges pas. Tu as compris ?

La fillette hocha gravement la tête.