« Prenez place », dit Claire d’une voix posée en s’asseyant au centre de la table.
Elle désigna à Nadia le fauteuil en cuir juste en face de Sandrine. Nadia hésita une fraction de seconde, n’ayant jamais posé le pied dans une telle pièce autrement que pour en laver les plinthes à minuit, puis s’assit prudemment sur le bord du cuir souple.
Da Silva resta debout près de la porte, hésitant, avant que Franck Mercier, le directeur de l’audit, ne tire une chaise d’un geste sec : « Asseyez-vous, Da Silva. »
Claire posa ses mains à plat sur la table.
« Nous sommes réunis ce matin pour clore un dossier qui empoisonne la gestion de cet immeuble depuis bien trop longtemps. Sandrine, vous avez envoyé ce week-end un courriel au département des ressources humaines affirmant que Nadia Bennani s’était montrée agressive vendredi soir, et Monsieur Da Silva a complété cette fable par une accusation grotesque de vol d’équipements technologiques. »
« Ce ne sont pas des fables ! » s’écria Sandrine, la voix stridente. « J’ai simplement signalé des comportements suspects récurrents ! Et M. Da Silva gère son personnel comme bon lui semble. Vous outrerepassez vos prérogatives, Claire ! Vous n’avez pas le droit d’ingérer dans les affaires internes d’un sous-traitant ! »
Claire ne cilla même pas. Elle fit un léger signe de tête à Franck Mercier.
L’auditeur interne ouvrit son ordinateur portable relié au grand écran mural de la salle de conférence. L’écran s’illumina instantanément, affichant une interface d’enregistrement de vidéosurveillance haute définition.
« Parlons des caméras », déclara Claire.
Sandrine et Da Silva échangèrent un regard d’effroi.
« Vous pensiez sans doute, Monsieur Da Silva, que votre ami Marc au poste de sécurité du week-end avait neutralisé les disques durs vendredi soir à vingt-trois heures comme vous le lui aviez demandé par message chiffré sur son téléphone privé », reprit Franck Mercier d’une voix monocorde, semblable à celle d’un médecin légiste égrenant les constats d’une autopsie. « Ce que Marc ignorait, c’est que depuis six mois, la direction de la sécurité d’Argos effectue un test de sauvegarde miroir cryptée sur un cloud déporté en Suisse pour tous les flux vidéo des zones sensibles. Rien n’a été effacé. Absolument rien. »
Mercier cliqua sur la souris.
Sur l’écran géant apparut l’image nette du couloir du sixième étage, vendredi soir à dix-neuf heures cinq.
On voyait Nadia terminer d’astiquer les plinthes, ramasser son seau, éteindre le chariot, poser son sac sur l’épaule. Puis l’arrivée de Sandrine Morel.
La scène était impitoyable de clarté.
On voyait Sandrine regarder délibérément le sol propre, attendre que Nadia se retourne, incliner sa tasse d’un geste mesuré et calculer la flaque. Puis le geste méprisant.
Le son de la caméra d’ambiance, synchronisé, cracha les mots dans la salle du conseil avec une fidélité glaçante :« Vous avez oublié quelque chose. »« Ma mère est à l’hôpital. Elle m’attend pour manger. »« Partez, et demain, je vous remplace. »
Sandrine baissa la tête, les joues brûlantes, le souffle saccadé.
« Mais ce n’est pas le plus intéressant », continua Claire, sans la moindre trace de triomphe dans la voix, seulement une rigueur implacable. « Monsieur Mercier, montrez-leur la suite des investigations de ce week-end. »
L’image changea. Une succession de tableaux Excel, de relevés bancaires et de feuilles d’heures apparut à l’écran.
« En examinant les trois dernières années des factures de nettoyage validées par Sandrine Morel au bénéfice de SolNet », expliqua Maître Vaneck en ajustant ses lunettes, « nous avons relevé une anomalie systématique. Quatorze mille heures de “nettoyage cryogénique” et de “désinfection lourde de week-end” ont été facturées à Argos par SolNet. Coût total : quatre cent quatre-vingt mille euros. Or, les relevés de badge d’entrée et les caméras prouvent qu’aucune équipe n’est jamais venue effectuer ces prestations. »
Maître Vaneck tourna une page de son dossier relié de cuir.
« En revanche, nous constatons que des virements réguliers d’un compte domicilié à Monaco appartenant à une filiale de SolNet ont été émis vers un compte d’épargne ouvert au nom de jeune fille de Sandrine Morel. Montant cumulé : deux cent dix mille euros. »
Da Silva s’affaissa sur son siège, la mâchoire pendante, les yeux révulsés de terreur.
« C’est… c’est une erreur comptable… on peut tout expliquer… » balbutia-t-il, les mains moites essuyant nerveusement son pantalon.
« Vous expliquerez cela à la brigade financière », trancha Claire de Montmirail. « Une plainte contre X avec constitution de partie civile pour escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux, corruption privée et travail dissimulé a été déposée ce matin à huit heures tapantes auprès du procureur de la République de Nanterre. Des officiers de police judiciaire sont actuellement au siège de SolNet à Gennevilliers pour perquisitionner vos bureaux, Monsieur Da Silva. »
Sandrine releva soudain la tête, les yeux injectés de sang, basculant dans une hystérie désespérée.
« Vous me détruisez pour elle ? » hurla-t-elle en pointant un index tremblant vers Nadia. « Pour une moins-que-rien qui passe la serpillière ? Pour une femme qui ne sait même pas aligner trois mots dans un rapport ? C’est elle que vous protégez contre vos propres cadres ? »
Claire se leva. Elle n’éleva pas la voix d’un décibel, mais son autorité naturelle figea instantanément la pièce.
« Cette femme, Sandrine, possède une dignité que vous n’aurez jamais, même avec tous vos diplômes et vos costumes sur mesure. Vous avez volé cette entreprise, vous avez exploité des êtres humains vulnérables en leur faisant porter le poids de vos fraudes, et vous avez cru que l’argent et la position hiérarchique vous donnaient le droit d’écraser ceux qui travaillent pour vous. Vous n’êtes rien d’autre qu’une délinquante en col blanc. »
Claire appuya sur l’interphone de la table.
« Sécurité. Faites entrer les policiers qui attendent dans le salon B. »