Nadia ne parvenait pas à respirer. La terreur pure la paralysait. Voleuse. Ils l’accusaient de vol. La police, le casier judiciaire, l’impossibilité de retrouver le moindre travail, l’arrêt immédiat de son salaire alors que le loyer et les compléments médicaux de leur mère devaient être payés dans huit jours. Le piège s’était refermé sur elle avec une cruauté mécanique.

Claire de Montmirail n’avait été qu’une illusion. Sandrine avait frappé la première, avec la violence implacable de ceux qui maîtrisent les rouages du système.

« Je ne peux pas y aller demain », pleura Nadia, recroquevillée sur le vieux canapé élimé. « Si j’y vais, la police m’attendra en bas. M. Da Silva m’avait prévenue un jour… Il m’avait dit : “Si tu nous crées des ennuis, on fera en sorte que tu ne puisses plus jamais balayer un couloir dans ce pays.” »

Samira prit la lettre, la lut, les yeux écarquillés d’indignation.

« Mais c’est faux ! C’est un mensonge monstrueux ! Tu n’as jamais touché à un centime de personne ! Cette dame… la directrice dont tu m’as parlé, Claire… elle t’a dit de venir ! »

« Elle a dit ça sur le moment, par pitié ! » cria Nadia, la voix brisée. « Que peut faire une directrice face à une accusation de vol signée par mon propre patron ? Elle ne sait rien de moi. Elle croira que je suis coupable ! »

Cette nuit-là, Nadia ne ferma pas l’œil. Chaque grincement dans l’immeuble résonnait comme le pas lourd d’un officier de police venu l’arrêter. Mais au petit matin, alors que les premières lueurs grises teintaient le ciel de banlieue, elle regarda une photo posée sur sa commode : sa mère, trente ans plus tôt, jeune, fière, souriante malgré les plateaux d’étage trop lourds de l’hôtel. Sa mère ne s’était jamais couchée sans lutter.

Si elle devait tomber, elle ne tomberait pas cachée sous ses draps comme une coupable.

À sept heures quarante-cinq, vêtue de son unique pantalon noir correct et d’un pull sombre, Nadia franchissait les portes tournantes monumentales de la tour Argos.

Le hall d’accueil en marbre blanc résonnait du brouhaha feutré des cadres dirigeants arrivant par vagues successives, leurs badges électroniques émettant de petits bips victorieux aux portiques de sécurité.

Nadia s’avança vers le comptoir d’accueil. Deux vigiles massifs en costume noir surveillaient les entrées. Près des portiques, debout, les bras croisés, se tenait Roberto Da Silva en personne. Il discutait à voix basse avec l’un des chefs de poste de sécurité.

En apercevant Nadia, le visage de Da Silva s’illumina d’un rictus carnassier. Il fit deux pas vers elle, lui barrant la route avant même qu’elle n’atteigne les bornes magnétiques.

« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? » lança-t-il, suffisamment fort pour attirer le regard de deux consultants en costume cravate qui passaient à côté. « Tu n’as pas reçu ma lettre ? Tu es suspendue. Tu n’as plus le droit de poser un pied sur ce site. Fais demi-tour avant que je ne demande aux agents de te sortir manu militari. »

Nadia serra les poings dans les poches de son manteau. Sa voix tremblait, mais elle tint bon.

« J’ai rendez-vous au dernier étage. Avec Madame de Montmirail. »

Da Silva éclata d’un rire gras, moqueur, secouant la tête avec une pitié feinte.

« Avec Madame de Montmirail ? Rien que ça ! Tu t’es crue chez ta mère ici ? Madame la Directrice générale n’a pas de temps à perdre avec une petite exécutante accusée de vol. Marc », fit-il en s’adressant au garde de sécurité le plus proche, « s’il te plaît, raccompagne cette dame dehors. Elle n’a plus d’habilitation. »

Le vigile s’avança, la main déjà tendue vers le bras de Nadia.

« Inutile de la toucher, Marc. »

La voix résonna, claire, distincte, coupant net les murmures du hall.

Claire de Montmirail venait de sortir du couloir des ascenseurs VIP. Elle était impeccable, vêtue d’un tailleur bleu marine d’une coupe irréprochable, une pochette de cuir rigide sous le bras. À ses côtés se tenaient deux hommes : Maître Vaneck, l’avocat d’affaires en chef du groupe Argos, et Franck Mercier, le directeur de l’audit interne et de la sécurité des systèmes d’information.

Da Silva se figea. Sa main retomba le long de sa jambe.

« Madame de Montmirail… » bégaya le responsable de SolNet en esquissant une courbette servile. « Cette employée fait l’objet d’une procédure disciplinaire grave. Nous avons constaté des disparitions inquiétantes dans vos locaux. Je veillais simplement à ce qu’elle ne perturbe pas la quiétude de vos collaborateurs. »

Claire s’arrêta à un mètre de lui. Son regard était d’une froideur polaire.

« Vous tombez à merveille, Monsieur Da Silva. J’allais justement demander à ce qu’on vous convoque d’urgence. Vous, ainsi que Madame Sandrine Morel qui nous attend déjà au trente-deuxième étage dans la salle du conseil. »

Elle tourna son regard vers Nadia, et la sévérité de ses traits s’adoucit d’une nuance presque imperceptible.

« Bonjour Nadia. Vous êtes à l’heure. Suivez-nous, s’il vous plaît. »

Nadia déglutit péniblement et emboîta le pas au cortège. Da Silva, le teint cireux, lança un regard paniqué vers le chef de sécurité Marc, mais ce dernier gardait ostensiblement les yeux fixés sur ses chaussures.

La montée dans l’ascenseur vitré jusqu’au trente-deuxième étage se fit dans un silence sépulcral. Paris s’étendait en contrebas sous un ciel d’acier, minuscule, lointain. Nadia avait l’impression de monter vers un tribunal céleste où son destin allait être tranché en quelques secondes.

Les portes coulissèrent sur une vaste salle de réunion aux parois de chêne clair et aux baies vitrées vertigineuses. Au centre trônait une immense table ovale en verre noirci.

Sandrine Morel était déjà assise au bout de la table. Elle avait tenté de sauver les apparences avec un maquillage soigné, mais des cernes violacés trahissaient une nuit d’insomnie et de panique. En voyant entrer Nadia aux côtés de Claire, elle se raidit comme si on venait de lui injecter du poison dans les veines.