« Rien, maman. Rien du tout. Tout va bien. L’examen d’imagerie est passé ? »
Samira se réveilla en sursaut, frottant ses yeux rougis.
« Le médecin a décalé à demain matin neuf heures », expliqua la cadette à voix basse. « Il y a eu une urgence vitale sur un accident de la route. Mais maman refusait de manger son bouillon tant que tu n’étais pas là. »
Nadia essuya ses joues d’un geste vif, retrouvant instantanément l’énergie féroce qui la maintenait debout depuis des années. Elle prit la cuillère en plastique sur la tablette roulante.
« Alors je suis là. On va manger ensemble. »
Pendant que Nadia nourrissait sa mère à petites cuillerées tièdes, son esprit restait hanté par l’image de Claire de Montmirail tendant la main pour confisquer le badge de Sandrine. C’était irréel. Dans leur monde, les gens comme Claire ne descendaient jamais de leur piédestal de verre pour regarder la boue qu’on leur nettoyait sous les pieds. Était-ce une illusion éphémère ? Le calme trompeur qui précède la tempête juridique où les petits sont toujours broyés ?
Pendant ce temps, à l’autre bout de Paris, dans un appartement cossu du dix-septième arrondissement, Sandrine Morel arpentait son salon en parquet massif, son téléphone portable collé à l’oreille.
« Tu te rends compte de ce qu’elle a osé faire ? » hurlait-elle presque dans le combiné. « Elle m’a humiliée devant cette bonne femme ! Elle m’a pris mon pass ! Elle prétend qu’elle va éplucher les caméras lundi ! »
À l’autre bout du fil, la voix de Roberto Da Silva, le directeur d’exploitation de l’antenne régionale de SolNet, était rauque et chargée d’inquiétude.
« Sandrine, calme-toi. Baisse d’un ton. Tu m’avais juré que tu gérais la situation sur le plateau six. Pourquoi de Montmirail était-elle encore dans l’immeuble à cette heure-là ? »
« Qu’est-ce que j’en sais ! Une réunion de dernière minute ! Elle n’avait rien à faire là ! Roberto, si elle met le nez dans les registres de présence d’Argos et qu’elle croise ça avec tes facturations, nous sommes morts tous les deux. Tu m’entends ? Morts ! »
Un lourd silence pesa sur la ligne.
Depuis deux ans, le système était rodé avec une précision chirurgicale. Sandrine validait chaque mois des factures de SolNet comportant des heures fictives pour des équipes de nuit prétendument déployées pour des nettoyages en profondeur des moquettes et des conduits d’aération. Des équipes qui n’existaient pas. La charge de travail réelle retombait sur trois ou quatre femmes de ménage de jour comme Nadia, épuisées, contraintes d’exécuter des tâches titanesques sous la menace permanente de licenciement. La différence financière — des dizaines de milliers d’euros détournés des caisses d’Argos — était partagée en liquide et en cadeaux de luxe entre Roberto Da Silva et Sandrine Morel.
« Si les caméras parlent », reprit Da Silva d’une voix sourde, « ils vont voir que le chantier spécial moquette de vendredi dernier n’a jamais eu lieu, mais que toi et moi étions dans le local technique à falsifier les bordereaux de réception. »
« Il faut effacer les enregistrements du week-end », exigea Sandrine, les ongles s’enfonçant dans la paume de sa main. « Tu connais le responsable de la sécurité du poste de garde d’Argos, Marc. Tu as fait entrer son neveu chez SolNet le mois dernier. Appelle-le. Dis-lui qu’un incident technique doit écraser les sauvegardes des disques durs du sixième étage pour les dernières quarante-huit heures. Fais-le cette nuit ! »
« Et pour la bonne femme ? Nadia ? » demanda Da Silva. « Si de Montmirail l’interroge, elle va cracher le morceau sur les cadences et les ordres contradictoires. »
Un rictus mauvais tordit le visage de Sandrine dans l’obscurité de son appartement.
« Nadia a signé un contrat précaire avec une clause d’exemplarité. Dès demain matin, tu lui envoies une notification de mise à pied conservatoire par coursier. Motif : vol. On dit qu’un boîtier d’écouteurs sans fil ou des bijoux ont disparu dans les bureaux de la direction vendredi soir. Sa parole ne vaudra rien face à une plainte pénale. Elle aura tellement peur de la police qu’elle s’enfuira sans demander son reste. »
« C’est dangereux, Sandrine… de Montmirail est coriace. »
« C’est notre seule issue, idiot ! C’est notre peau ou la sienne. Agis ! »
Elle raccrocha violemment, le souffle court, contemplant son reflet trouble dans la baie vitrée qui donnait sur les toits parisiens. Elle n’avait pas travaillé quinze ans pour se faire détruire par une immigrée sans voix et une directrice aux principes de sainte nitouche.
Le samedi et le dimanche passèrent dans une angoisse sourde pour Nadia. Elle avait passé chaque heure autorisée au chevet de sa mère à l’hôpital, guettant le moindre signe de complication après l’échographie cardiaque. Fatima était stable, mais extrêmement faible. Les médecins envisageaient une pose de stimulateur cardiaque dans les semaines à venir, une intervention lourde nécessitant un environnement de convalescence serein et des soins constants à domicile.
Le dimanche après-midi, un coursier en scooter avait frappé à la porte du modeste deux-pièces que Nadia partageait avec sa sœur à Saint-Denis.
Une enveloppe rigide, frappée du logo de SolNet.
À l’intérieur, une lettre formelle signée de la main de Roberto Da Silva.« Notification de mise à pied à titre conservatoire avec suspension immédiate de salaire, dans l’attente d’un entretien préalable pouvant aller jusqu’au licenciement pour faute grave. Motifs : manquement grave à la probité, soupçons de disparition d’effets personnels de valeur dans les locaux du client Argos, et insubordination caractérisée constatée le vendredi 23 octobre. »
En lisant ces lignes, le monde de Nadia s’était effondré. Ses jambes s’étaient dérobées sous elle.
« Qu’est-ce qu’il y a, Nadia ? » avait crié Samira en accourant de la cuisine, rattrapant sa sœur par le bras.