Sandrine ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son ne sortit. La terreur venait de terrasser son arrogance. Elle savait pertinemment ce que les caméras montreraient. Elle savait aussi ce que les dossiers de gestion renfermaient si quelqu’un venait à s’y intéresser de trop près. Avec des gestes mécaniques, tremblants de rage contenue, elle décrocha son tour de cou aux couleurs de l’entreprise et lâcha le rectangle de plastique blanc dans la paume tendue de Claire.

« Vous allez le regretter », siffla Sandrine entre ses dents serrées avant de tourner les talons. Ses talons résonnèrent rapidement vers les ascenseurs privés.

Nadia était debout à présent, serrant son sac en faux cuir râpé contre sa poitrine comme un bouclier. Ses mains ne cessaient de trembler.

« Prenez vos affaires », lui dit Claire avec une douceur inattendue. « Je vous dépose à Saint-Louis. »

« Non… non, madame, vous en avez déjà trop fait. Le métro ligne 1 est direct, je vais me dépêcher… »

« Le métro est bloqué par une panne de signalisation depuis dix-huit heures trente à Châtelet », trancha Claire en ramassant son propre manteau. « Vous mettriez plus d’une heure et demie. Ma voiture est au sous-sol. Allons-y. Votre mère attend. »

Dans la berline sombre filant à travers les artères encombrées de la capitale, la tension ne s’est pas dissipée. Nadia, assise sur le siège passager en cuir beige, n’osait appuyer son dos contre le dossier, terrifiée à l’idée de salir l’habitacle luxueux avec sa blouse ou l’odeur tenace de détergent chimique qui imprégnait ses vêtements.

Claire conduisait avec une concentration froide, le regard fixé sur la pluie fine qui commençait à brouiller le pare-brise.

« Elle est à l’hôpital depuis longtemps ? » demanda la directrice pour rompre le silence oppressant.

« Trois semaines », murmura Nadia, fixant ses mains nouées sur ses genoux. « Les poumons, le cœur qui faiblit… Les médecins ont dit qu’il fallait surveiller chaque nuit. Ce soir, elle devait passer une échographie de contrôle. Elle a peur des machines. Je lui avais promis d’être là pour lui tenir la main avant qu’ils ne l’emmènent au bloc d’imagerie. »

Elle jeta un regard furtif au tableau de bord numérique où l’heure défilait inexorablement : dix-neuf heures trente-cinq.

« Elle s’appelle Fatima », ajouta Nadia dans un souffle. « Elle a travaillé toute sa vie comme femme de chambre dans un hôtel près de la gare du Nord. Quand son dos a lâché, ils l’ont jetée dehors sans un merci. Je ne voulais pas… je ne voulais pas qu’elle voie que je subis la même chose. Je lui dis toujours que tout se passe bien à la tour. Que les gens sont polis. Qu’on me respecte. »

Claire resserra ses doigts sur le volant en cuir jusqu’à en blanchir ses jointures. Un souvenir amer, enfoui sous des années de dossiers d’entreprises et de bilans comptables, semblait remonter à la surface de ses traits tirés.

« Le respect ne devrait pas être une faveur accordée au compte-gouttes, Nadia. Sandrine Morel agit ainsi depuis longtemps ? »

Nadia hésita. La loi du silence régnait parmi les équipes d’entretien. Celles qui parlaient voyaient leurs plannings modifiés, leurs heures morcelées entre cinq heures du matin et vingt-trois heures le soir, ou se retrouvaient mutées sur des sites insalubres en lointaine banlieue.

« Depuis toujours », lâcha-t-elle finalement. « Elle jette des trombones par terre après qu’on a passé l’aspirateur pour voir si on recommence. Elle nous fait vider les cendriers des terrasses sous la pluie battante sans équipement. Elle nous parle comme si nous étions invisibles, ou pire, comme si notre présence souillait ses bureaux. Mais personne n’ose rien dire. SolNet a peur de perdre le contrat avec Argos. Alors M. Da Silva nous dit de courber l’échine. »

« Da Silva », répéta Claire, gravant mentalement ce nom dans sa mémoire. « Très bien. »

La voiture freina devant l’entrée des urgences et des visites de l’hôpital Saint-Louis. Les gyrophares d’une ambulance jetaient des reflets bleutés sur la façade de briques sombres.

« Filez », dit Claire en se tournant vers elle. « Ne pensez à rien d’autre qu’à votre mère ce soir. »

« Et… et lundi ? » demanda Nadia, l’angoisse nouant à nouveau sa gorge. « Qu’est-ce qui va se passer pour moi ? »

« Lundi à huit heures, vous venez au siège. Pas pour prendre vos chiffons au sous-sol. Vous demanderez l’étage de la direction générale. Vous demanderez mon bureau. Faites-moi confiance. »

Nadia hocha la tête, les yeux embués de larmes, avant d’ouvrir la portière et de s’élancer dans la fraîcheur humide de la nuit parisienne.

Elle courut le long des couloirs labyrinthiques de l’hôpital, l’odeur familière d’éther et de désinfectant hospitalier la guidant vers l’ascenseur B. Troisième étage. Couloir des soins intensifs de cardiologie. Chambre 314.

Lorsqu’elle poussa la porte entrouverte, le cœur battant à tout rompre, elle s’attendait au pire.

Dans le lit articulé, une femme menue, aux cheveux argentés épars sur l’oreiller, reposait sous un drap blanc. Une perfusion coulait lentement à son bras décharné. Sur une chaise en plastique à côté du lit, Samira, la sœur cadette de Nadia, s’était assoupie, la tête posée contre le matelas.

Au bruit de la porte, les paupières fripées de Fatima s’ouvrirent lentement. Un faible sourire ridé étira ses lèvres pâles.

« Tu es venue… » chuchota la vieille femme d’une voix ténue comme un souffle de vent. « Je savais que tu viendrais. »

Nadia s’effondra à genoux près du lit, prenant la main glacée de sa mère entre les siennes, la couvrant de baisers tremblants.

« Pardon, maman… pardon pour le retard. J’ai eu… un imprévu au travail. »

Fatima serra faiblement les doigts de sa fille. Ses yeux fatigués, usés par des décennies d’épreuves, sondèrent le visage tourmenté de Nadia avec cette clairvoyance absolue que possèdent les mères.

« Tu as pleuré », murmura Fatima. « Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? »