Je glissai ma main gauche derrière la poutrelle d’acier, mes doigts trouvant la goupille rongée par l’humidité. « Le dossier N.O.R.A. ne contenait pas seulement des faux bilans. Julianne y avait ajouté l’enregistrement sonore de la dernière conversation qu’elle a eue sur ce fameux parking. Elle avait laissé son dictaphone de travail tourner dans la boîte à gants. Elle savait que c’était toi. Depuis le premier jour. »
Le visage de Marc se décomposa. La sérénité feinte s’effondra comme un masque d’argile sous la pluie. « Tirez, » lâcha-t-il aux deux hommes d’une voix étranglée.
Je n’attendis pas le premier coup de feu. D’un coup sec, pesant de tout mon poids sur la barre de fer qui servait de levier d’arrêt d’urgence au treuil, j’arrachai la goupille de sécurité.
Le câble d’acier céda avec un sifflement de fouet titanesque. Au-dessus d’eux, le tambour rouillé du treuil hurla dans un grincement de dents métalliques broyées, et le contrepoids de deux tonnes — un bloc de fonte et de béton suspendu depuis quarante ans au sommet de la charpente — plongea dans le vide.
Le vacarme fut assourdissant. Le bloc ne les frappa pas directement, mais son impact pulvérisa la dalle de ciment vétuste à deux mètres d’eux, déclenchant l’effondrement immédiat de toute la section centrale de la verrière. Des poutres d’acier tordues, des plaques de fibrociment et des centaines de vitres brisées s’abattirent en une avalanche destructrice sur la travée centrale, soulevant un nuage opaque de suie, de poussière de chaux et de débris.
« Baisse-toi ! » hurlai-je en plaquant Claire au sol contre la paroi renforcée de la cuve.
L’onde de choc nous couvrit de gravats. Les détonations retentirent dans le chaos, mais les balles ne faisaient que percer la poussière à l’aveugle, ricochant follement contre les carcasses de machines. Des cris de douleur étouffés retentirent au milieu du fracas : l’un des tireurs venait d’être écrasé sous une poutrelle transversale.
Je me relevai immédiatement, toussant dans l’atmosphère saturée de calcaire pulvérisé. Marc était à terre, à demi sonné, son arme ayant glissé à quelques mètres de lui dans une flaque d’huile noire. Le second homme de main, blessé à l’épaule par des chutes de verre, s’enfuyait déjà en trébuchant vers la lumière de la sortie.
Marc battit des paupières, cherchant désespérément à tâtons son pistolet dans la boue. Sa main effleura la crosse quand ma semelle s’écrasa sur ses doigts avec une force impitoyable.
Un hurlement de douleur lui échappa. D’un coup de pied, j’envoyai l’arme valser dans les eaux sombres de la rivière qui coulait par une bouche d’évacuation béante au fond du bâtiment.
Je m’accroupis au-dessus de lui, le saisissant par le col de son bel imperméable beige désormais maculé de suie et de sang.
« Tu te souviens du serment qu’on a prêté, Marc ? demandai-je, mon visage à quelques centimètres du sien. ‘Servir avec loyauté et honneur.’ Tu as sacrifié Julianne pour une commission sur des comptes de blanchiment. Tu as laissé ma fille grandir sans mère pour sauver ton avancement et ton compte en Suisse. »
« Thomas… épargne-moi… balbutia-t-il, le souffle court, ses yeux terrifiés fixant la haine pure qui devait se lire dans mon regard. Tu es un flic… Tu vaux mieux que ça… »
« Je ne suis plus flic depuis deux ans. »
Mon poing droit partit avec une trajectoire sèche, percutant sa mâchoire avec le bruit mat d’une branche brisée. Sa tête heurta le sol de béton et ses yeux se révulsèrent. Il ne bougea plus.
Je me redressai, la respiration hachée, mes mains couvertes d’une crasse noire et de sang séché. Claire s’avança lentement à travers les gravats fumants, son manteau déchiré, le visage barbouillé de poussière blanche. Elle me regardait avec une crainte mêlée d’un profond soulagement.
Au loin, le concert strident des sirènes deux-tons perça le rideau de pluie. Ce n’était pas la voiture solitaire d’un complice : c’était le grondement d’un convoi entier d’intervention, remontant les quais depuis le centre-ville.
« Comment savent-ils où nous sommes ? murmura Claire, ses dents claquant sous l’effet du choc thermique. »
J’ouvris ma main gauche. Entre mes doigts noircis reposait non seulement le médaillon, mais aussi mon vieux smartphone professionnel, dont l’écran brisé affichait un appel d’urgence en cours, branché en direct sur le standard de l’Inspection Générale de la Police Nationale à Paris depuis le moment exact où Claire m’avait révélé le rôle de Marc dans mon bureau. J’avais activé la ligne sécurisée que chaque ancien officier garde en mémoire pour les cas de haute trahison interne.
« La police n’est pas entièrement pourrie par des hommes comme Marc et Vaneck, dis-je simplement en rangeant l’appareil. Paris écoutait chaque mot depuis dix minutes. »
Claire s’effondra assise contre une carcasse de machine, enfouissant son visage dans ses mains tremblantes. Ses épaules se soulevaient au rythme de sanglots libérateurs. Elle avait tout risqué : son avenir, sa liberté, sa vie, et elle venait de comprendre que l’engrenage infernal venait enfin de s’arrêter.
Vingt minutes plus tard, le hangar était cerné par une douzaine de véhicules du RAID et de la police judiciaire régionale. Les hommes en combinaison d’intervention noire sécurisèrent les lieux avec une précision chirurgicale. Les deux acolytes de Marc furent extraits des décombres et menottés, tandis qu’un médecin de garde posait une attelle sur le poignet fracturé de mon ancien ami avant de le hisser, hagard et muet, à l’arrière d’un fourgon cellulaire blindé.
Une berline banalisée s’arrêta au bout du quai. La portière arrière s’ouvrit, et une petite silhouette vêtue de rouge jaillit sous la pluie battante, échappant aux bras bienveillants de Maria.
« Papa ! »
Lily courut sur les pavés disjoints, ignorant la boue qui éclaboussait ses chaussettes blanches et sa petite robe de fête. Je m’agenouillai au milieu de la chaussée, ignorant la douleur cuisante de ma cheville, et j’ouvris grand les bras.
Son petit corps tiède vint s’écraser contre ma poitrine avec une force inouïe. Elle enfouit son visage trempé de larmes contre mon cou, ses petites mains agrippées désespérément au tissu de ma veste.