« Tu espérais voir débarquer un tueur à gages russe ou un parrain de la mafia italienne, mon pauvre Thomas ? Le monde ne tourne pas comme dans tes vieux dossiers de brigade financière. Le monde tourne avec des gens ordinaires qui ont des traites à payer et des réputations à préserver. »
Marc Renard. Mon ancien coéquipier. Celui-là même que je venais d’ordonner à Maria d’aller trouver au commissariat central. Le parrain de Lily.
« Tu as tué Julianne, articulai-je d’une voix sourde, serrant la puce d’argent au creux de ma paume jusqu’à m’enfoncer les arêtes du métal dans la chair. »
« Je n’ai tué personne, répondit-il d’un ton presque vexé, ses pas se rapprochant lentement le long de la travée centrale. Julianne était une femme impulsive. Je l’avais prévenue, ce soir-là, sur le parking de la mairie. Je lui ai dit de me donner les copies, que j’arrangerais ça avec ton père, qu’on trouverait un terrain d’entente. Elle a paniqué. Elle est montée dans sa voiture sous un déluge absolu. Elle roulait comme une folle sur la route des crêtes. Ses pneus étaient lisses, Thomas. Je n’ai même pas eu besoin de toucher son pare-chocs. Elle a manqué le virage toute seule. »
« Tu as maquillé le rapport de circulation, dis-je en me dressant lentement derrière la cuve. »
Claire tenta de me retenir par la manche de ma chemise, mais je me dégageai d’un geste sec.
Marc s’arrêta à une quinzaine de mètres. Il portait son imperméable civil beige, les mains enfoncées dans les poches. Deux hommes en vêtements sombres se tenaient à cinq pas derrière lui, leurs armes tenues basses, le long de la cuisse, prêts à faire feu à la moindre alerte.
« J’ai protégé la mémoire de ton père, répliqua Marc avec aplomb. Et j’ai protégé ta carrière naissante. À quoi cela aurait-il servi de traîner le nom des Perrin dans la boue pour des histoires de commissions occultes qui remontaient aux années quatre-vingt-dix ? Ton père était mourant. Julianne était morte. Lily était indemne. Il suffisait de fermer les yeux. »
« Mais Claire est arrivée, intervins-je. »
Marc jeta un regard froid vers la jeune femme tapie dans l’ombre. « Mademoiselle Dubois ici présente s’est montrée trop curieuse chez son ancien employeur, le cabinet d’audit de Vaneck. Quand elle a fait le lien entre la mort de Julianne et certains comptes gelés, elle a cru pouvoir jouer les justicières solitaires. Elle a postulé chez toi, a séduit l’homme brisé, a joué à la seconde maman modèle… Tout ça pour récupérer le trophée et aller le vendre au plus offrant afin de s’acheter une immunité judiciaire à l’étranger. Ne te pose pas en victime, Claire. Tu n’es qu’une mercenaire déguisée en assistante maternelle. »
Claire se leva à son tour, tremblante de fureur et de mépris. « Vaneck m’a fait chanter ! Ils ont menacé mon jeune frère qui était en détention provisoire à Fleury-Mérogis ! C’était le médaillon ou son lynchage en cellule ! Mais je n’ai jamais eu l’intention de leur donner ces preuves sans m’assurer que Thomas et sa fille seraient mis sous protection de témoins ! »
Marc haussa les épaules, un rictus d’ennui étirant le coin de ses lèvres minces. « Des détails de procédure, tout cela. Ce qui m’importe aujourd’hui, Thomas, c’est cette puce. Maria et ta fille n’iront nulle part. Le commissariat central est prévenu qu’un individu armé s’est retranché chez toi après un différend familial. Mes hommes les intercepteront dès qu’elles s’approcheront du périmètre de sécurité. Donne-moi le bijou, et nous classerons tout cela sous le coup d’un drame passionnel impliquant ta nouvelle compagne. Toi, tu reprendras ta vie avec Lily. Tu as ma parole. »
« Ta parole d’assassin ? »
« Ma parole d’homme qui a sauvé ta peau plus de dix fois quand nous étions en planque dans les cités du nord, cracha-t-il, perdant pour la première fois son calme impassible. Tu n’as pas le choix, Thomas ! Tu es seul avec une fille instable dans un hangar abandonné face à trois calibres chargés. Tu crois vraiment que la justice est un idéal abstrait ? La justice, c’est celui qui tient le stylo à la fin de la garde à vue ! »
Pendant qu’il parlait, mon regard avait discrètement balayé la structure au-dessus de sa tête. Le vieux pont roulant des tanneries, suspendu à une dizaine de mètres de hauteur, soutenait encore une chaîne de halage reliée à un contrepoids de sécurité. Lors des inspections de sécurité incendie que j’avais menées pour le compte des assurances de la ville sept ans plus tôt, ce système avait été classé comme vétuste et instable : le câble de retenue passait précisément le long du pilier numéro quatre, à moins d’un mètre de ma main gauche, ancré dans un treuil manuel bloqué par une simple goupille rouillée.
« Tu as raison sur un point, Marc, dis-je en faisant un pas de côté pour me placer dans l’axe du montant métallique. Je n’ai plus ma plaque de flic. Je n’ai plus les procédures pour me protéger. »
« Alors jette le médaillon. »
« Il y a une chose que tu n’as jamais comprise à propos de Julianne, continuai-je, la voix étrangement sereine. Elle n’était pas seulement méticuleuse. Elle était peintre. Elle avait le sens de la perspective et du détail invisible pour les gens comme toi. »
Marc fronça les sourcils, sentant que quelque chose lui échappait. Ses deux acolytes amorcèrent un mouvement pour lever leurs pistolets.
« De quoi tu parles encore ? »
« Ce n’est pas une simple puce de stockage, Marc. Julianne avait installé un traqueur passif alimenté par la fréquence radio des bornes de télécommunications modernes dès que le boîtier est ouvert. Elle savait que si quelqu’un d’autre que moi forçait le mécanisme, cela enverrait une impulsion cryptée. Mais ce n’est pas tout. »