« Saute ! » criai-je.

La hauteur n’était que de deux mètres cinquante. Claire toucha le sol boueux de la cour arrière, perdit l’équilibre et s’écroula sur les genoux. Je sautai à mon tour, amortissant la chute sur le flanc. Une douleur aiguë me transperça la cheville droite, mais l’adrénaline effaça aussitôt le signal nerveux. Je la relevai d’une poigne d’acier.

Nous nous engouffrâmes dans le passage étroit qui serpentait entre le mur mitoyen de notre propriété et le garage désaffecté du voisin. Au bout de l’allée, une vieille berline noire aux vitres teintées stationnait en double file, feux de détresse éteints, moteur tournant au ralenti. Un chauffeur attendait au volant, le combiné d’un téléphone plaqué à l’oreille.

« Pas par là, soufflai-je en tirant Claire dans la direction opposée, vers l’escalier en pierre qui descendait vers les anciennes tanneries désertes au bord de la rivière. »

La pluie redoublait de violence, transformant les marches disjointes en une cascade de boue noirâtre. Claire glissait à chaque pas, ses mocassins de ville inadaptés à la fuite. Elle serrait le médaillon dans son poing fermé avec une intensité désespérée, comme s’il s’agissait de sa propre survie.

Derrière nous, au sommet de la volée de marches, une silhouette apparut. L’homme au blouson de cuir ne cria pas d’injonction. Il leva simplement le bras. Le sifflement d’un projectile brisa l’air à quelques centimètres de mon oreille droite, suivi immédiatement par l’impact sec du plomb ricochant sur le granit du parapet.

« Accélère ! »

Nous débouchâmes sur les quais désolés. Le quartier des tanneries n’était plus qu’un alignement de hangars de briques rouges désaffectés, aux toitures effondrées et aux fenêtres murées de parpaings. Les herbes folles avaient envahi les rails de chargement rouillés qui longeaient l’eau sombre et tourbillonnante de la crue d’automne. C’était un cul-de-sac naturel, mais c’était aussi un labyrinthe que je connaissais depuis mon enfance passée à explorer ces carcasses industrielles.

Je poussai Claire à l’intérieur du troisième hangar, par une brèche béante dans la maçonnerie où un panneau de tôle rouillée battait sous le vent. À l’intérieur, l’obscurité était presque totale, zébrée seulement par de minces rai de lumière grise filtrant à travers les poutres calcinées de la verrière. L’odeur d’huile de moteur rance, de fer pourri et d’eau croupie saisissait la gorge.

Nous nous accroupîmes derrière une carcasse de cuve en fonte. Nos souffles étaient de véritables râles de forçats.

« Donne-moi ça, dis-je en tendant la main vers son poing fermé. »

Claire ouvrit lentement ses doigts. Le médaillon reposait au creux de sa paume, mouillé d’eau et de sueur. Je le saisis. L’objet était froid. C’était bien le bijou que Julianne portait à chaque anniversaire, celui que j’avais moi-même réparé un soir d’hiver en resserrant la bélière d’argent.

« Comment s’ouvre le compartiment ? demandai-je sans la regarder, les oreilles tendues vers l’extérieur. »

« Il ne s’ouvre pas avec les ongles, expliqua-t-elle à mi-voix. Il faut tourner la bélière d’un quart de tour vers la gauche tout en exerçant une pression sur la troisième feuille de la glycine gravée au dos. C’est un mécanisme d’horloger que ton père avait fait concevoir pour ses clients les plus secrets. Julianne a utilisé leurs propres méthodes contre eux. »

Mes doigts tremblaient légèrement. J’appliquai la procédure. Un déclic infime, imperceptible pour quiconque ne touchait pas directement le métal, se fit sentir sous ma pulpe. La plaque dorsale d’argent se désolidarisa du corps du bijou d’un millimètre à peine. En la soulevant avec délicatesse, je découvris non pas une surface polie, mais un évidement minuscule taillé au cœur de la masse d’argent. À l’intérieur reposait une puce de stockage industrielle, pas plus grande qu’un grain de riz, enrobée d’une résine étanche noire.

« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, Claire ? La vérité. Rien que la vérité. »

Elle leva les yeux vers moi, et pour la première fois depuis que cette tempête avait éclaté dans mon vestibule, je vis une totale sincérité dans son regard. Une sincérité dénuée d’artifice, brute, terrifiée.

« Les comptes numérotés au Luxembourg et aux îles Caïmans utilisés par la société-écran N.O.R.A. C’est par là que transitait l’argent des pots-de-vin versés à des magistrats et des élus pour couvrir des trafics transfrontaliers. Julianne travaillait sur les livres comptables du cabinet pendant que ton père était hospitalisé en soins intensifs il y a trois ans. Elle a découvert que ton nom, Thomas… que ta signature avait été falsifiée sur des dizaines d’actes de transfert. »

Un coup de poignard en plein cœur n’aurait pas été plus douloureux. « Mon nom ? »

« Ton père te préparait comme bouc émissaire si l’étau venait à se resserrer. Il savait que ton passé d’ancien enquêteur financier rendrait l’affaire encore plus crédible pour la presse : le flic repenti qui bascule dans la criminalité en col blanc pour sauver le cabinet familial. Julianne a compris le piège. Elle a amassé les sauvegardes cryptées, les relevés de comptes réels, et les ordres de virement portant la véritable signature de ton père. Elle voulait te blanchir avant de porter plainte. Elle voulait te sauver. »

Des pas prudents écrasèrent des gravats à l’entrée du hangar. Une voix retentit, amplifiée par l’acoustique caverneuse des tôles.

« Perrin ! Tu es un ancien flic. Tu sais parfaitement comment se terminent ces situations. Inutile de compliquer les choses. »

Ce n’était plus la voix rauque de l’exécutant du vestibule. C’était une voix posée, calme, presque bienveillante. Une voix que je connaissais par cœur. Une voix qui avait dîné à ma table lors du dernier réveillon de Noël.

Je sentis mon sang refluer vers mes tempes avec la violence d’une marée d’équinoxe.

« Marc ? criai-je depuis l’ombre de la cuve, incapable de réprimer la stupeur qui m’étouffait. »

Un rire bref, sans joie, résonna sous la charpente de fer.