« Tu… tu ne sais pas qui je suis… Kolov va te… »
Je m’accroupis devant lui, exactement comme je m’étais accroupi devant le corps brisé d’Emma deux heures plus tôt.
« Je sais exactement qui tu es », articulai-je d’un ton si bas qu’il dut tendre l’oreille au milieu des sirènes d’alarme incendie qui venaient de se déclencher. « Tu es l’homme qui a frappé une femme sans défense dans une ruelle sombre. Tu es l’homme qui croyait que déchirer les armoiries de ma famille n’aurait pas d’autre conséquence qu’un éclat de rire avec ton patron. »
« C’était un ordre ! » hurla-t-il, la bave aux lèvres, ses yeux exorbités cherchant du secours dans la pièce dévastée. « Kolov voulait qu’on lui envoie un message ! On ne savait pas qu’elle comptait pour toi ! C’était juste une putain de boniche ! »
Le mot n’eut pas le temps de s’éteindre.
Je levai mon Sig Sauer et logeai une balle de neuf millimètres dans sa rotule droite.
Le hurlement qui jaillit de ses entrailles fit vibrer les verres restés intacts sur le comptoir. L’homme se plia en deux, convulsant de douleur, ses mains ensanglantées agrippant son genou déchiqueté.
« Elle ne s’appelle pas la boniche », dis-je d’une voix d’outre-tombe. « Elle s’appelle Emma Carter. Et chaque os que tu as brisé sur elle va être réduit en poussière avant que le soleil ne se lève sur cette ville. »
Je me tournai vers Gianni. « Amène-le dans le fourgon avec son comparse. Coupez la musique. Où est Kolov ? »
Un bruit sourd résonna soudain au-dessus de nos têtes, au niveau de la mezzanine fermée qui servait de bureau de direction. Une porte s’ouvrit violemment et une silhouette massive apparut sur la coursive en fer forgé.
Viktor Kolov se tenait là. Un homme d’une cinquantaine d’années, bâti comme un ours des steppes, le visage balafré par une cicatrice ancienne qui lui barrait l’orbite gauche d’un bandeau de cuir noir. Il tenait une carabine semi-automatique Saiga dans ses bras noueux, mais il ne tira pas. Il avait vu le carnage en contrebas. Il avait vu mes hommes positionnés en triangle, pointant leurs canons sur son crâne.
« Castellano ! » rugit-il avec un fort accent slave, tentant de dissimuler le tremblement de sa voix derrière une façade de brutalité bravache. « Tu perds la tête ! Tu viens flinguer mes gars dans mon propre club pour une employée de maison ? Tu veux déclencher une guerre totale pour une servante ? »
Je levai les yeux vers lui, mes mains enfoncées dans les poches de mon pardessus immaculé.
« Descends, Viktor. Ou mes hommes feront s’effondrer cette passerelle avec toi dessus. »
Kolov jeta un regard désespéré vers la sortie de secours derrière lui, mais deux de mes tireurs d’élite apparurent sur le toit voisin, visibles à travers la verrière poussiéreuse, leurs pointeurs laser rouges fixés exactement sur son sternum.
Lentement, comprenant qu’il venait de perdre la partie avant même d’avoir pu abattre ses cartes, Kolov posa son arme sur le sol grillagé et descendit le vieil escalier en colimaçon, les mains levées au niveau des épaules.
Lorsqu’il atteignit le bas des marches, Marco lui passa immédiatement les menottes dans le dos avec des liens en plastique renforcé, le forçant à s’agenouiller dans la flaque d’alcool et de sang tiède qui recouvrait le sol.
Kolov cracha un mollard rouge à mes pieds. « Tu es devenu faible, Dominic. T’en prendre à nous pour une souillon… Les autres familles de la Commission vont te rire au nez. Tu n’as plus le sens des affaires. »
Je m’approchai de lui, si près qu’il put sentir l’odeur de cèdre et de poudre sans fumée qui émanait de mes vêtements.
« Les affaires, Viktor, reposent sur un équilibre simple. Quand je dis non à une demande d’extorsion, ce non est définitif. Quand tu t’en prends à quelqu’un qui mange à ma table et qui vit sous mon toit, tu ne commets pas un acte de banditisme. Tu commets un sacrilège. »
« Ce n’est qu’une domestique ! » cracha-t-il avec fureur. « Elle ne porte même pas ton nom ! »
« Elle porte mes armes sur sa poitrine », murmurai-je en posant le canon glacé de mon pistolet contre sa tempe droite. « Et dans cette ville, porter mon nom ou porter mon uniforme revient exactement au même : cela signifie qu’on est sous ma protection absolue. Si j’accepte qu’on touche à Emma sans détruire ton monde de fond en comble, demain, mes associés douteront de ma parole. »
La terreur commença enfin à poindre dans l’unique œil valide du Russe. Il réalisa, trop tard, qu’il n’avait pas affaire à un chef mafieux calculant ses pertes et ses profits, mais à un prédateur territorial dont on venait de franchir le sanctuaire.
« Qu’est-ce que tu veux ? » balbutia-t-il, la voix altérée. « Mon argent ? Les entrepôts de Red Hook ? Prends-les. Je quitte New York ce soir. Je prends un vol pour Moscou et je ne remets plus jamais les pieds aux États-Unis. »
Je chargeai une nouvelle balle dans la chambre de mon arme d’un geste sec.
« Tu as frappé cette fille pour me faire passer un message, Viktor. Tu voulais savoir ce qui arrive quand on défie Dominic Castellano. »
Je reculai de deux pas, faisant signe à Marco et Gianni.
« Le message a été reçu. Maintenant, je te renvoie la réponse. »
Je me détournai et marchai d’un pas régulier vers la sortie. Derrière moi, les cris étouffés de Viktor Kolov furent brutalement coupés par deux détonations sèches qui firent trembler les lambeaux de velours cramoisi.
Quatre jours s’étaient écoulés.