« Il n’y a pas d’innocents à New York, Lucia. Il n’y a que des gens qui n’ont pas encore croisé la trajectoire d’une balle perdue. » J’appuyai sur l’interphone du bureau. « Marco. Fais monter Gianni et Santoro. Tout de suite. »
Trente secondes plus tard, mes deux lieutenants les plus froids franchissaient le seuil. Gianni, un colosse d’une quarantaine d’années qui avait servi dans les Marines avant de devenir le marteau de notre organisation ; et Santoro, plus jeune, l’esprit vif, un prodige de la surveillance électronique et des filatures silencieuses.
« Santoro », commençai-je en croisant les mains sur le sous-main en cuir. « Je veux l’adresse exacte du frère d’Emma Carter. Maintenant. »
Santoro sortit un carnet fin de sa poche intérieure. « Quartier de Greenpoint, Dominic. Un troisième étage sans ascenseur, dans un vieil immeuble en briques rouges près des voies ferrées. Toby Carter, dix-neuf ans. Amputé bilatéral au niveau des tibias après un délit de fuite il y a deux ans. Pas d’antécédents judiciaires, pas d’amis connus en dehors de deux gamins qui jouent aux échecs avec lui en ligne. »
« Prends une équipe de quatre hommes armés », ordonnai-je. « Va le chercher. Pas de brutalité, pas d’éclats de voix. Tu lui dis que sa sœur a eu un malaise de fatigue au manoir et qu’elle est soignée par les meilleurs médecins de l’État. Tu rassembles ses affaires médicales, ses fauteuils, ses dossiers, et tu l’amènes ici. Dans le cottage des invités au fond du jardin. Je veux qu’un garde du corps d’élite reste posté devant sa porte jour et nuit. Si un Russe s’approche à moins de cinquante mètres de ce gamin, abattez-le et jetez le corps dans l’East River. »
Santoro hocha la tête, conscient de l’urgence, et quitta la pièce sans un mot de trop.
Mon regard se posa ensuite sur Gianni. L’homme dégageait une odeur de tabac froid et d’eau de Cologne bon marché, les yeux aussi morts que ceux d’un requin en chasse.
« Kolov opère depuis quel point de ralliement ces derniers temps ? »
« Le Metropol, patron », répondit Gianni d’une voix caverneuse. « Un club de strip-tease et de tripot clandestin sur Brighton 4th Street. La façade est enregistrée sous une société d’import-export de poissons fumés. Il y passe toutes ses nuits entre minuit et cinq heures du matin. Il a une dizaine de gars avec lui, des vétérans de Tchétchénie pour la plupart. Tous armés d’armes automatiques non enregistrées. Si on débarque là-bas en force, ça va être une guerre ouverte en plein Brooklyn. Le FBI attend juste une étincelle pareille pour lancer ses mandats fédéraux contre nous. »
Je me levai lentement, ajustant les boutons de ma veste comme si je m’apprêtais à descendre à un dîner de gala au Metropolitan Club.
« Le FBI ne s’intéresse qu’aux vivants qui parlent, Gianni. Ce soir, personne ne va parler. »
« Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse des deux types qui ont frappé la petite ? » demanda Marco depuis le pas de la porte.
« Tu crois vraiment qu’ils sont restés cachés ? » répliquai-je avec un rictus sans joie. « Quand on envoie un avertissement à Dominic Castellano, on ne court pas se terrer dans un trou à rats. On attend de voir la panique s’installer. Ces deux brutes doivent être accoudées au comptoir du Metropol à l’heure qu’il est, en train de boire de la vodka bon marché en racontant à leurs camarades comment la domestique du grand parrain italien a couiné sous leurs semelles. »
Je fis le tour du bureau pour m’arrêter devant le tableau accroché au mur : un Caravage représentant le sacrifice d’Isaac. L’ange arrêtant la lame au dernier instant. Une mansuétude divine qui n’avait pas cours dans les rues de cette ville.
« Marco, prépare les SUV noirs. Pas de plaques enregistrées à notre nom. Prenez le matériel lourd dans l’armurerie du sous-sol : silencieux, gilets de kevlar de niveau IV, et assez d’explosifs plastiques pour faire disparaître un coffre-fort. Nous partons dans vingt minutes. »
Lucia se leva d’un bond, la voix tremblante d’une colère qu’elle ne cherchait plus à dissimuler. « Dominic, tu ne peux pas y aller toi-même ! Si Kolov t’attend, c’est un piège. Il veut te forcer à sortir de ton sanctuaire. »
Je me tournai vers ma sœur. Dans ses yeux, je vis le reflet de notre père, un homme qui était mort dans son lit à quatre-vingts ans parce qu’il n’avait jamais laissé une seule insulte impunie, pas même la plus infime.
« Emma Carter porte notre blason sur son uniforme, Lucia. Si un voyou de Brighton Beach peut briser les os d’une fille qui sert le thé chez les Castellano sans que je ne vienne en personne lui arracher la gorge, alors demain, n’importe quel cartel de seconde zone viendra tirer à travers les fenêtres de ta chambre. Le pouvoir ne repose pas sur les milliards que nous avons à Wall Street. Il repose sur la certitude absolue que toucher à ce qui nous appartient est une condamnation à mort instantanée. »
Sans attendre sa réponse, je quittai le bureau et descendis les marches menant aux entrailles du manoir.
La nuit new-yorkaise était saturée d’une pluie glaciale qui transformait le goudron de la Belt Parkway en un ruban d’asphalte noir et luisant. Trois Cadillac Escalade noires roulaient en formation serrée, fendant les trombes d’eau sans allumer d’autres feux que les veilleuses jaunes d’origine.
Assis à l’arrière du véhicule de tête, je chargeais méthodiquement le chargeur d’un Sig Sauer P226 avec des munitions à pointe creuse. Le bruit sec du métal s’emboîtant dans la culasse claquait dans le silence feutré de l’habitacle. Marco conduisait, les yeux fixés sur la route, tandis que Gianni vérifiait le fonctionnement des radios cryptées.