« Santoro a récupéré le frère », annonça Gianni après avoir écouté l’oreillette invisible logée dans son conduit auditif. « Le gamin était terrifié au début, mais Santoro a été impeccable. Il lui a fait écouter un message vocal que Valenti a enregistré d’Emma avant qu’elle ne sombre totalement. Le petit Toby est installé dans le cottage. Il a pleuré, mais il est en sécurité. Aucun signe de filature autour de l’immeuble. »
« Bien », murmurai-je en glissant l’arme dans son étui sous mon aisselle gauche. « Emma ? »
« L’opération s’est bien passée. Valenti a réduit la fracture du flanc et posé un drain pour évacuer le sang de la cavité pleurale. Elle respire seule, mais elle est faible. Il dit qu’elle s’en sortira sans séquelles motrices permanentes, mais qu’il lui faudra au moins six mois pour remarcher sans douleur. »
Six mois. Six mois de calvaire physique pour une fille qui n’avait jamais levé la voix, qui baissait toujours les yeux quand je la croisais dans les couloirs, emportant discrètement les plateaux d’argent sans faire vibrer la porcelaine. Six mois volés à une existence déjà massacrée par la misère et le devoir filial.
« Kolov n’aura pas six mois », dis-je doucement.
Nous quittâmes l’autoroute pour nous engouffrer dans le labyrinthe de Brighton Beach. Ici, l’architecture changeait brutalement. Les gratte-ciel de verre et d’acier laissaient la place à des bâtisses trapues en briques sombres, des voies de métro aérien rouillées qui grinçaient au passage des trains de nuit, et des enseignes au néon criardes clignotant en caractères cyrilliques. Le vent de l’Atlantique soufflait une odeur d’eau salée pourrie et de diesel.
Le Metropol se dressait à l’angle d’une rue déserte, coincé entre un entrepôt de mareyage et un parking désaffecté jonché de flaques d’huile. Deux vigiles massifs, emmitouflés dans des blousons de cuir épais, montaient la garde sous un auvent défraîchi, leurs mains fourrées dans des poches trop profondes pour ne pas contenir d’armes à feu.
Marco arrêta l’Escalade à cinquante mètres, feux éteints, dans l’ombre d’un transformateur électrique. Les deux autres véhicules se positionnèrent silencieusement à l’arrière de l’établissement, bloquant l’unique ruelle d’évacuation qui menait à la plage.
« Règles d’engagement ? » demanda Gianni en armant son pistolet-mitrailleur MPX équipé d’un silencieux surdimensionné.
« Les vigiles dehors : élimination discrète », répondis-je froidement en enfilant une paire de gants en cuir noir très fins. « À l’intérieur, tous ceux qui ont une arme à la main tombent. Mais l’homme au serpent… je le veux conscient. Et Kolov aussi. »
Gianni hocha la tête et fit un geste vers la vitre. Deux de nos hommes surgirent de l’obscurité comme des spectres. Ils s’approchèrent des deux vigiles russes par l’angle mort de l’auvent, profitant du fracas assourdissant d’un train de marchandises qui passait sur la voie surélevée au-dessus d’eux.
Deux détonations étouffées, semblables à des claquements de fouet mouillé, percèrent le vacarme métallique. Les deux colosses russes s’effondrèrent instantanément sur le trottoir trempé, leurs corps tirés sans ménagement dans la pénombre d’une benne à ordures avant même que leur sang n’ait eu le temps de teinter l’eau qui ruisselait des gouttières.
« Voie libre », chuchota la radio.
J’ouvris ma portière et posai le pied sur le sol boueux de Brooklyn. La pluie crépitait sur mon pardessus en cachemire noir, mais je ne ressentais pas le froid. Il n’y avait en moi qu’une tension pure, métallique, pareille à la corde tendue d’une arbalète prête à décocher son trait.
Nous franchîmes l’entrée du club. Le sas sentait la bière éventée, la sueur rance et le désinfectant bon marché. Derrière la porte capitonnée de velours rouge, une musique techno assourdissante faisait vibrer les murs avec des basses lourdes et répétitives.
Gianni donna un coup de pied violent dans la serrure renforcée, qui céda dans un craquement sec de bois arraché.
Nous entrâmes.
La salle était plongée dans une pénombre rougeâtre zébrée de lasers bleus. Une poignée de clients épars étaient affalés sur des banquettes en similicuir craquelé, tandis que trois danseuses se trémoussaient avec lassitude autour de barres chromées. Au bar, un groupe de cinq hommes buvaient de la vodka directement au goulot, riant aux éclats.
L’un d’eux se retourna à notre irruption. Il vit nos armes, nos visages découverts, et tenta de plonger la main sous son blouson de cuir.
Gianni ne lui laissa pas le temps de respirer. Trois balles perforèrent son thorax, le projetant en arrière contre l’étagère de bouteilles qui explosa dans une gerbe de verre et d’alcool fort.
Les cris stridents des femmes déchirèrent la musique qui continuait de hurler. Les clients civils se jetèrent à plat ventre sous les tables, terrorisés. Les autres hommes de Kolov, réagissant par pur réflexe de survie, dégainèrent leurs pistolets automatiques, mais la puissance de feu de mes hommes balaya toute résistance en une fraction de seconde. Ce ne fut pas une fusillade ; ce fut un abattage méthodique, professionnel, exécuté avec une précision chirurgicale qui ne laissait aucune place au hasard.
Au milieu des douilles qui tintaient sur le lino glissant, deux hommes étaient encore vivants près du fond de la salle, tentant de ramper vers une issue de secours condamnée par nos tireurs.
Je m’avançai calmement, mes souliers de cuir claquant sur le sol jonché de débris de verre.
L’un des deux fuyards s’était retourné, le dos collé contre une porte métallique. Son visage était couvert de sueur et de terreur. Il tenait son épaule gauche traversée par une balle, gémissant dans un dialecte russe haché.
Je m’arrêtai à un mètre de lui et désignai son bras droit du bout de mon arme.
Sur son poignet, juste au-dessus des veines bleutées, un cobra royal à la gueule ouverte était grossièrement tatoué à l’encre noire et verte.
« Marco », dis-je sans quitter l’homme des yeux. « C’est lui. »
Marco s’approcha d’un pas lourd, empoigna le Russe par les cheveux gras et lui tira la tête en arrière pour forcer son regard à croiser le mien. L’homme suffoqua, tentant d’articuler des excuses ou des menaces, mais sa voix se brisa dans sa gorge.