Un bruit sec, réverbéré par la voûte de pierre, interrompit son récit.
Le claquement métallique d’une culasse qu’on arme.
En haut de l’escalier abrupt, découpée en contre-jour par la lumière des néons de la chambre froide, une haute silhouette venait d’apparaître.
« Tu as toujours eu cette fâcheuse tendance à trop réfléchir, mon cher Alexandre, lança une voix suave, teintée d’une ironie mordante que la tension ne parvenait pas tout à fait à masquer. C’est pour cela que notre père t’a confié les rênes de l’entreprise. Mais en affaires comme en famille, la réflexion sans action immédiate est une faiblesse mortelle. »
Julien Saint-Benoît descendait lentement les marches de pierre, un pistolet automatique à la main. Il portait un imperméable sombre dont le col relevé laissait deviner une chemise blanche froissée… et une manche droite dont le poignet pendait, privé de son bouton d’onyx.
Derrière lui, sur le palier supérieur, se tenait un homme corpulent à la mâchoire carrée, vêtu d’un blouson de cuir noir, les mains gantées.
Alexandre se releva avec une lenteur calculée, plaçant son corps imposant en bouclier absolu entre le canon de l’arme de son frère et Claire, toujours incapable de se mouvoir sur les dalles glacées.
« Julien, dit Alexandre, la voix d’un calme effrayant, semblable à la surface d’un lac gelé prêt à se briser. Tu as touché à ma fille. »
Le cadet esquissa un rictus nerveux, descendant les trois dernières marches pour s’arrêter à quatre mètres de son frère aîné.
« Ta fille a mis son nez là où elle n’avait rien à faire ! Si tu ne t’étais pas montré aussi rigide sur la gestion des comptes de Genève, nous n’en serions pas là ! Tu as des milliards, Alexandre ! Des milliards qui dorment dans des fonds indiciels et des propriétés dont tu n’utilises même pas le dixième ! Et moi, tu me traites comme un employé subalterne qu’on surveille au centime près ! Tu m’as refusé ce prêt de trente millions le mois dernier. Tu savais pertinemment ce qui m’arriverait si je ne réglais pas mes créanciers de Macao ! »
« Tu as joué. Tu as perdu. C’était ta responsabilité, répondit froidement Alexandre. Mais utiliser une enfant de cinq ans… l’enfermer dans un congélateur industriel à moins deux degrés… Quel genre de monstre es-tu devenu, Julien ? Notre père t’aurait abattu de sa propre main s’il avait vu ce que tu as fait ce soir. »
La mention du père défunt fit vaciller un instant le masque de supériorité de Julien. Une veine battit furieusement sur sa tempe.
« Notre père est mort ! Et ce soir, tu le rejoins. Le plan initial a échoué à cause de ce satané taxi, mais cette crypte fera l’affaire. Un double drame épouvantable pour les journaux de demain : la jeune gouvernante Claire, rongée par le remords d’avoir attenté aux jours de la petite Ellie, t’a attiré dans ce sous-sol pour t’assassiner avant de se suicider avec ton arme personnelle… que j’ai pris soin d’emprunter dans le tiroir de ton bureau il y a une heure. Quant à moi… je serai le frère éploré qui arrivera demain matin de Genève pour prendre en charge l’orpheline et les affaires de la famille. Tout est déjà rédigé. »
Julien leva le pistolet, l’alignant précisément entre les deux yeux d’Alexandre.
« Adieu, grand frère. Tu as toujours manqué d’imagination. »
Claire poussa un cri d’horreur depuis le sol, tendant ses doigts meurtris dans un geste d’impuissance absolue.
Mais Alexandre ne cilla pas. Il ne fit pas le moindre geste de recul. Au contraire, ses lèvres se pincèrent en un sourire carnassier, dénué de la moindre trace de peur.
« Tu as raison sur un point, Julien, dit Alexandre d’une voix qui résonna avec une clarté cristalline sous les voûtes. J’ai toujours manqué d’imagination pour le crime. En revanche, tu as oublié qui gère la sécurité de ce domaine depuis dix ans. »
Julien fronça les sourcils, déstabilisé par cette absence totale de panique.
« De quoi tu parles ? cracha-t-il, l’index se crispant sur la détente. »
« Tu as cru que la porte de la chambre froide n’était qu’un morceau de tôle avec un vieux loquet mécanique, continua Alexandre avec une lenteur méthodique. Quand j’ai fait installer cette cuisine pour les réceptions officielles il y a quatre ans, chaque unité frigorifique, chaque issue et chaque caveau historique ont été équipés de capteurs volumétriques et de caméras thermiques discrètes, reliées directement au central de télésurveillance de ma société de sécurité privée… ainsi qu’à la gendarmerie départementale en cas de rupture de signal. »
Julien pâlit brusquement. Il jeta un coup d’œil inquiet vers le colosse en blouson de cuir resté sur les marches.
« Il bluffe ! Tue-le ! » cria le complice.
« À dix-sept heures dix, lorsque Claire a forcé la poignée de la chambre froide pour sortir Ellie, le système a enregistré une alerte d’anomalie thermique prolongée, poursuivit Alexandre sans hausser le ton. À dix-neuf heures quarante, lorsque tu as coupé les caméras du rez-de-chaussée pour descendre Claire ici, l’alerte de niveau noir a été déclenchée automatiquement sur mon téléphone. J’ai confirmé l’intrusion par code silencieux depuis la chambre d’Ellie il y a exactement vingt-cinq minutes. »
Au même instant, un bruit assourdissant de verre brisé et de détonations assourdissantes retentit au rez-de-chaussée du manoir.
Des bruits de bottes lourdes martelèrent le carrelage de la cuisine au-dessus de leurs têtes, accompagnés d’aboiements furieux de bergers malinois et d’ordres hurlés à travers des mégaphones :
« GIGN ! LÂCHEZ VOS ARMES ! PERSONNE NE BOUGIE ! »
Le complice en cuir n’attendit pas. Paniqué, il fit demi-tour pour s’enfuir par l’escalier, mais une détonation sourde retentit en haut des marches, suivie d’un cri étouffé et du bruit lourd d’un corps neutralisé qui s’effondrait sur les dalles de la cuisine.
Julien, les yeux écarquillés par une terreur sauvage, réalisa que son monde venait de s’effondrer en poussière. Dans un geste de démence pure, il ramena son arme sur Alexandre et pressa la détente.