« C’est… c’est un bouton de manchette, monsieur. L’un des vôtres sans doute ? »
« Non. Il était dans la main d’Ellie. Serré si fort qu’il lui a entaillé la peau. Qu’est-ce que mon frère Julien faisait dans les cuisines cet après-midi, Béatrice ? »
Le mensonge monta aux lèvres de la gouvernante avec une fluidité effrayante, rodée par des décennies de domesticité servile et de secrets de couloir :
« Monsieur Julien ? Mais monsieur Julien est en Suisse, monsieur ! Vous le savez bien ! La petite aura ramassé ce bijou dans votre bureau hier, ou sous un canapé… Les enfants ramassent n’importe quoi par terre. »
Alexandre s’approcha si près d’elle que Béatrice dut reculer jusqu’à heurter le bord du lit.
« Julien n’a pas mis les pieds dans mon bureau depuis un mois. Et ce bouton de manchette n’a pas été ramassé par terre. Il a été arraché à une manche. Regardez : la tige de fixation est tordue, le fil d’or est encore pris dans la charnière. Quelqu’un s’est débattu avec l’homme qui portait ce bouton. »
Béatrice déglutit avec peine, son assurance commençant à s’effriter sous le regard noir et pénétrant de son maître.
« Monsieur Alexandre, je vous en supplie, ne perdez pas la tête… Ce drame vous bouleverse, c’est bien naturel. Cette Claire a monté un stratagème odieux pour vous diviser, pour… »
« Où est Claire, Béatrice ? »
« Je vous l’ai dit ! Elle est partie ! »
« Ses chaussures de marche sont là, sous vos yeux, couvertes de terre fraîche. Ses clés sont sur la commode. Son manteau le plus chaud est encore accroché au mur. Une femme ne s’enfuit pas pieds nus dans la tempête sans son argent ni ses papiers d’identité qui sont encore dans ce tiroir. Je vous le redemande une dernière fois : où est-elle ? »
Béatrice garda un silence obstiné, le menton levé dans une posture de défi muet qui trahissait son appartenance à un autre camp. Elle avait servi le père d’Alexandre, puis avait toujours manifesté une préférence à peine voilée pour Julien, le fils cadet, plus malléable, plus charmeur, plus généreux avec les pourboires et moins regardant sur les comptes de gestion de la maison.
Comprenant qu’il ne tirerait rien d’elle par la simple intimidation verbale, Alexandre fit demi-tour et quitta la chambre à pas rapides. Un pressentiment insoutenable lui broyait les entrailles.
Il ne se dirigea pas vers les salons éclairés, mais redescendit droit vers les entrailles du manoir : les cuisines souterraines, et au-delà, les anciennes caves voûtées qui servaient autrefois de glacières naturelles avant la modernisation des installations.
L’odeur de la cuisine était devenue plus âcre. La buée avait disparu, mais l’atmosphère était lourde d’un parfum chimique indéfinissable, mêlé au relent métallique du sang.
Alexandre alluma les néons industriels. La lumière crue et impitoyable inonda la pièce en clignotant.
La porte de la chambre froide avait été repoussée, mais pas totalement fermée.
Le cœur battant à grands coups sourds contre ses côtes, Alexandre s’avança vers le gouffre d’acier. Il empoigna la lourde poignée chromée et tira. Le joint en caoutchouc résista un instant dans un bruit de succion humide, puis le panneau s’ouvrit en grand.
L’air à l’intérieur était glacial, maintenu artificiellement à deux degrés au-dessus de zéro. Le ventilateur du plafond pulsait un souffle continu qui faisait osciller une carcasse de veau suspendue au fond.
« Claire ? » appela-t-il, la voix enrouée par l’angoisse.
Rien.
Il entra, ses semelles de cuir claquant sur les caillebotis en plastique gris. Il inspecta les rayonnages métalliques où s’alignaient les bacs de légumes, les sauces préparées, les pièces de boucherie sous vide.
C’est alors qu’il remarqua, sur le sol carrelé dans l’angle le plus sombre derrière les caisses de fruits, une traînée sombre. Pas de la saleté. Du sang liquide, qui commençait tout juste à figer sous l’action du froid.
La traînée ne venait pas de l’entrée. Elle menait vers le fond de la chambre froide, là où une ancienne porte dérobée en bois massif, vestige de l’ancien cellier médiéval sur lequel le manoir avait été bâti, était censée être condamnée par un cadenas depuis un demi-siècle.
Le cadenas gisait sur le sol, tranché net par un coupe-boulon.
Alexandre s’avança, le souffle suspendu, et poussa la porte de bois vermoulu qui grinça lugubrement sur ses gonds rouillés. Au-delà s’ouvrait un escalier de pierre abrupt, plongeant dans les ténèbres des fondations rocheuses du domaine.
Un faible gémissement monta des profondeurs.
Alexandre sortit son téléphone portable, activa la lampe torche et s’engagea dans la descente vertigineuse. L’air y était saturé d’humidité, de moisi et d’une odeur de poussière séculaire. Les marches étaient glissantes de salpêtre.
Arrivé au bas des marches, dans une crypte basse aux piliers massifs, le faisceau lumineux balaya les dalles disjointes avant de se fixer sur une silhouette affaissée contre un mur de pierre brute.
C’était Claire.
Elle était ligotée, les mains attachées derrière le dos par des colliers de serrage en plastique d’électricien, un morceau de ruban adhésif toilé gris barrant sa bouche. Son front portait une ecchymose violente, violacée, d’où coulait un filet de sang coagulé qui avait maculé sa tempe et son chemisier. Ses yeux étaient mi-clos, vitreux sous l’effet du choc et du froid mortel des caves souterraines.
« Mon Dieu… Claire ! »
Alexandre se précipita à ses genoux. Sortant un canif de sa poche, il trancha d’un geste précis les liens qui lui meurtrissaient les poignets, puis décolla le ruban adhésif avec toute la douceur dont ses mains tremblantes étaient capables.
La jeune femme poussa un cri étouffé de douleur, aspirant de grandes goulées d’air vicié. Elle tremblait de tous ses membres, secouée par des spasmes d’hypothermie bien plus sévères que ceux d’Ellie.
« Tenez bon… Je suis là, murmura Alexandre, en ôtant son lourd pardessus pour l’envelopper entièrement. Pardonnez-moi. Mon Dieu, pardonnez-moi… J’ai été aveugle. »