Claire battit des paupières, luttant pour focaliser son regard sur l’homme penché sur elle. Ses doigts gourds tentèrent de s’agripper au revers de la veste d’Alexandre.
« Ellie… » réussit-elle à articuler dans un souffle brisé.
« Elle est en sécurité. Dans sa chambre, sous clé. Le médecin l’a soignée. Elle dort. »
Un soulagement immense détendit les traits meurtris de la jeune femme, aussitôt remplacé par une terreur urgente qui raviva son regard :
« Vous devez… vous devez partir d’ici, Alexandre. Il n’est pas seul. Ils veulent… ils veulent vous détruire. »
« Qui ça, ‘ils’ ? Julien ? »
Claire hocha faiblement la tête, grimaçant sous la douleur de son traumatisme crânien.
« Écoutez-moi, chuchota-t-elle, rassemblant ses dernières forces tandis qu’Alexandre la soulevait pour l’asseoir contre son torse, lui transmettant sa chaleur. Cet après-midi… vers seize heures… J’étais dans le petit salon du rez-de-chaussée. Ellie jouait à cache-cache. Elle s’était glissée derrière les rideaux de l’antichambre qui jouxte votre bureau. C’est là qu’elle a entendu des voix. »
Alexandre l’écoutait sans respirer, chaque mot s’enfonçant dans son esprit comme un stylet acéré.
« Julien est entré par la porte de service du jardin, continua Claire. Il ne devait pas être là. Il était avec un homme… un inconnu en costume sombre. Ils parlaient de la vente des actions. Julien a falsifié les bilans financiers de la branche suisse depuis deux ans. Il a détourné près de quarante millions d’euros pour couvrir des dettes de jeu colossales à Macao. La réunion de Genève… ce n’était pas pour vendre, c’était un audit de faillite orchestré par des créanciers dangereux. Si l’audit avait lieu demain, Julien finissait en prison pour le restant de ses jours. »
Alexandre ferma les yeux un instant. La trahison fraternelle était un coup terrible, mais la suite promettait d’être bien plus monstrueuse encore.
« Quel était son plan ? » demanda-t-il, la voix sourde.
« Vous faire disparaître, répondit Claire, des larmes de détresse roulant enfin sur ses joues sales. Votre testament désigne Julien comme tuteur légal d’Ellie et administrateur fiduciaire de l’ensemble de la fortune familiale en cas de décès de votre part avant la majorité de votre fille. Il avait prévu un accident sur la route du retour de votre rendez-vous d’affaires ce soir. Ses complices avaient saboté les freins de votre berline dans le garage souterrain de la ville… mais vous êtes rentré plus tôt que prévu à cause de la météo, en prenant le train et un taxi local. »
Un frisson glacé parcourut l’échine d’Alexandre. Sa voiture était effectivement restée au parking de la gare centrale de la métropole.
« Et Ellie ? Pourquoi l’avoir enfermée ? »
« Ellie a tout entendu derrière le rideau, expliqua Claire d’une voix mourante. Elle n’a pas compris les chiffres, mais elle a entendu son oncle dire : ‘Quand Alexandre sera mort ce soir, nous aurons le contrôle total’. La petite a paniqué. Elle a renversé un vase en terre cuite sur la console. Le bruit les a alertés. Julien l’a vue. »
Le tableau se dessinait désormais dans toute son horreur implacable sous les yeux d’Alexandre.
« Ellie s’est enfuie en courant vers les cuisines pour me trouver, poursuivit Claire. Julien l’a poursuivie. C’est là, dans l’office, qu’il l’a rattrapée. Ellie s’est débattue comme une lionne, elle l’a griffé, elle s’est accrochée à sa veste… c’est là qu’elle a arraché son bouton de manchette. Julien ne savait pas quoi faire de l’enfant sans éveiller les soupçons immédiats avant que son piège contre vous ne se referme. Alors Béatrice, qui était complice depuis le début contre une promesse d’un million d’euros sur l’héritage, a suggéré la chambre froide. C’était l’endroit parfait pour la faire taire temporairement sans laisser de traces d’effraction. La porte se verrouille de l’extérieur par un loquet ancien que la petite ne pouvait pas actionner. Julien comptait l’y laisser quelques heures, juste assez pour lui faire perdre la mémoire par le choc thermique et la terreur, ou prétendre qu’elle s’y était enfermée par jeu pour justifier sa fragilité mentale si elle venait à parler. »
La fureur qui montait en Alexandre menaçait de lui faire perdre tout contrôle, mais il contint son souffle, buvant chaque parole :
« Mais vous êtes intervenue. »
« J’ai entendu le vacarme depuis l’escalier de service. Quand je suis entrée dans la cuisine, Julien venait tout juste de claquer la porte blindée sur Ellie. Je me suis jetée sur lui pour ouvrir le loquet. Il m’a frappée au visage. Je suis tombée contre l’évier en inox. C’est à ce moment précis que le klaxon du taxi qui vous déposait a retenti dans l’allée d’honneur. Julien a paniqué. Il a fui par la porte des livraisons, laissant Béatrice gérer la situation. Béatrice m’a dit : ‘Si tu dis un mot, nous dirons à Alexandre que c’est toi qui as enfermé sa fille par négligence ou par haine, et il te brisera’. J’ai ignoré ses menaces, je me suis relevée et j’ai sauté sur la poignée de la chambre froide pour sortir la petite. Et c’est là… c’est là que vous avez franchi la porte de la cuisine. »
Alexandre se remémora la scène avec une précision chirurgicale qui lui déchira l’âme. Claire, à genoux, pantelante, le visage blême non pas de culpabilité, mais du coup qu’elle venait de recevoir et de l’effort pour libérer Ellie. Et Béatrice qui avait immédiatement lancé l’accusation fratricide pour détourner son attention et l’empêcher d’examiner les faits avec discernement.
« Et après mon départ ? » demanda Alexandre d’une voix presque inaudible.
« Quand vous êtes monté avec Ellie, Béatrice est revenue avec un complice… l’homme qui accompagnait Julien. Ils m’ont surprise alors que je rassemblais mes affaires dans ma chambre. Ils m’ont assommée avec une barre de fer, puis m’ont traînée ici. Ils attendaient que vous vous endormiez pour me faire disparaître dans les anciennes galeries inondées qui rejoignent la rivière… et maquiller ma mort en fuite suivie d’une noyade accidentelle. »