Dans la chambre du premier étage, le feu de bois crépitait avec vigueur dans la vaste cheminée en marbre noir. Ellie s’était enfin endormie, épuisée par ses crises de larmes, blottie sous une montagne de couettes en duvet d’oie. Le médecin de famille, dépêché en urgence depuis la ville voisine, venait de quitter les lieux après avoir administré un léger sédatif et rassuré le père : l’hypothermie était modérée, la fillette était robuste, mais l’impact psychologique nécessiterait une attention de chaque instant.

Assis au pied du lit à baldaquin, Alexandre contemplait le visage angélique de son enfant. Ses traits s’étaient détendus dans le sommeil, mais une ombre persistait sur son front.

« Elle n’a pas seulement été enfermée. Elle a été cachée. »

La phrase de Claire résonnait dans son crâne avec l’insistance obsédante d’un métronome détraqué. Alexandre était un homme d’analyse, un stratège qui avait bâti sa fortune sur sa capacité à déceler la moindre faille dans les discours de ses associés et de ses adversaires. Pourquoi, alors, n’avait-il posé aucune question ? Pourquoi avait-il bu les paroles de Béatrice avec une telle avidité crédule ?

La réponse était simple, et elle lui faisait honte : la peur. La terreur primitive de voir son unique enfant, le dernier vestige vivant de son épouse décédée trois ans plus tôt, anéantie sous son propre toit.

Machinalement, Alexandre prit la petite main d’Ellie qui dépassait du drap.

Il se figea.

Les ongles de la fillette étaient noirs de crasse, fendus pour deux d’entre eux, et de minuscules écorchures sanglantes marquaient la pulpe de ses doigts. Mais ce ne fut pas cela qui glaça instantanément le sang dans les veines d’Alexandre.

Dans la paume entrouverte de l’enfant, retenu par le repli de ses doigts crispés par les spasmes du sommeil, reposait un petit objet métallique.

Alexandre le saisit avec une infinie précaution pour ne pas la réveiller.

C’était un bouton de manchette en platine, finement ciselé, orné en son centre d’une onyx taillée en losange. Un objet d’un luxe discret, d’un raffinement rare.

Un objet qui n’appartenait ni à Claire, ni au personnel de service.

Un objet qu’Alexandre ne connaissait que trop bien : il en existait une paire identique dans le coffre-fort de son propre bureau, offerte par un partenaire commercial étranger quelques années plus tôt… et une autre paire semblable appartenait à son frère cadet et associé, Julien Saint-Benoît.

Alexandre sentit un vertige violent le submerger. Son esprit se mit à recalculer chaque seconde de la tragédie avec une lucidité glaciale.

Si Ellie s’était retrouvée dans la chambre froide, ce n’était pas par accident. Ce bouton de manchette n’avait rien à faire là. Pourquoi Julien l’aurait-il perdu dans la cuisine ? Julien n’était même pas censé être au domaine ce jour-là ; il devait assister à un conseil d’administration exceptionnel à la succursale de Genève pour finaliser la vente des actifs technologiques de la famille.

Se levant sans faire de bruit, l’échine dressée, Alexandre quitta la chambre d’Ellie en prenant soin de verrouiller la porte de l’extérieur et de glisser la clé dans sa poche. Une méfiance instinctive, animale, venait de s’emparer de lui. Le manoir familial, ce sanctuaire séculaire, lui apparaissait soudain sous un jour hostile, truffé de faux-semblants et de pièges invisibles.

Il descendit l’escalier d’honneur, évitant les marches qui craquaient par une mémoire musculaire acquise dans son enfance. Il ne se dirigea pas vers le salon, mais vers l’aile est, là où se trouvaient les offices, la lingerie et les chambres de service.

Claire n’avait pas pu aller bien loin sous un tel déluge sans voiture. Si elle avait préparé ses affaires, elle devait encore se trouver dans sa chambre mansardée, attendant l’aube ou le premier autocar de campagne.

Lorsqu’il arriva devant la porte de la jeune femme sous les combles, il constata qu’elle était entrouverte. Une faible lueur vacillait à l’intérieur.

Alexandre poussa le battant de chêne sans frapper.

La chambre était en désordre complet. Les tiroirs de la commode étaient tirés, des vêtements jonchaient le sol, et la petite valise en toile de Claire gisait sur le lit, éventrée, comme si quelqu’un avait cherché quelque chose avec une frénésie désespérée.

Mais Claire n’était pas là.

Au centre de la pièce, une silhouette trapue tournait le dos à la porte, occupée à fouiller dans la doublure d’un vieux manteau suspendu à la patère.

« Vous cherchez quelque chose, Béatrice ? »

La voix d’Alexandre tomba comme un couperet d’acier.

La gouvernante sursauta si violemment qu’elle laissa échapper le vêtement. Elle se retourna vivement, une main plaquée contre sa gorge, son visage d’ordinaire austère décomposé par la surprise et une pointe de culpabilité fugitive qu’elle s’empressa de masquer derrière un masque de dévouement outragé.

« Monsieur Alexandre ! Vous m’avez fait une frayeur terrible… Je… je m’assurais simplement que cette voleuse n’avait rien emporté des biens de la famille avant de s’enfuir. Avec ce genre de filles, on ne sait jamais. Elles ont les mains lestes. »

« Claire est partie ? » demanda-t-il, s’avançant d’un pas lent, mesuré, presque prédateur.

« Oui, monsieur. Tout de suite après que vous l’avez chassée. Je l’ai vue descendre par la grille du potager, sous la pluie. Un vrai scandale de laisser une ingrate pareille s’en tirer à si bon compte ! »

Alexandre baissa les yeux vers le sol. Près des pieds de Béatrice traînait une paire de bottines en cuir souple. Les bottines de Claire. Trempées jusqu’à la cheville de boue fraîche.

Claire n’était pas partie par la grille du potager. Elle était revenue. Ou alors, elle n’avait jamais quitté les dépendances du domaine.

Alexandre leva la main droite et ouvrit sa paume, dévoilant le bouton de manchette en platine et onyx sous la lumière jaune de l’ampoule nue.

« Savez-vous ce que c’est, Béatrice ? »

Le regard de la vieille femme se posa sur le bijou. Pendant une fraction de seconde, une étincelle de panique pure traversa ses pupilles étroites, immédiatement étouffée par un plissement de paupières méfiant.