Mercier s’est levé, marchant lentement vers la fenêtre qui donnait sur un jardin clos d’anciens faubourgs parisiens.

« David pense que vous êtes morte ou terrée dans un trou en train d’agoniser. Il a récupéré le leurre et s’apprête à clore le dossier. Aujourd’hui à dix-sept heures se tient la réunion trimestrielle de la commission supérieure des armements à l’École militaire. Le ministre des Armées y préside une session extraordinaire à huis clos avec les cinq chefs de grands commandements. David doit y faire un exposé sur la modernisation des stocks logistiques pour officialiser la prétendue ‘perte’ de ces équipements sous couvert d’avaries et d’exercices récents. »

« Vous voulez que nous nous introduisions à l’École militaire ? C’est une forteresse. Elle est sous la garde de la Garde républicaine et du service de protection de la défense. »

« C’est une forteresse pour ceux qui ne connaissent pas ses fondations, répliqua Mercier avec un sourire sans joie. Et surtout, c’est le seul endroit où la vérité ne pourra pas être étouffée par un intermédiaire corrompu. Devant le ministre et les chefs d’état-major réunis, aucun officier félon ne pourra couper le micro. Mais pour cela, Amandine, vous devez renfiler votre uniforme de parade. »

« Mon uniforme ? Je suis considérée comme une criminelle en fuite ! »

« Précisément. Vous allez entrer là-bas non pas comme une fugitive qui réclame clémence, mais comme une officière de l’armée française qui vient déposer son rapport devant ses pairs. Si vous hésitez, si vous tremblez, ils vous descendront dans les couloirs avant même que vous n’ouvriez la bouche. Est-ce que vous avez encore la force de vous battre ? »

J’ai regardé mes mains balafrées, mes ongles noircis par la boue de la forêt, et la cicatrice fraîche qui me tirait la lèvre. Cinq ans de sacrifice, de discipline, de nuits passées sur les tarmacs glacés et dans les dépôts d’armes poussiéreux n’allaient pas se terminer dans un fossé boueux des Yvelines sur l’ordre d’un voyou chamarré.

« Donnez-moi une veste propre, mon général. »

À seize heures quinze, une berline officielle d’ancien chef d’état-major portant les macarons métalliques réservés aux officiers généraux de réserve s’est présentée devant la porte de la cour des Invalides, à deux pas de l’École militaire. Mercier était assis à l’arrière, impeccable dans son grand uniforme orné de ses barrettes de commandeur de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre.

J’étais recroquevillée sur le plancher arrière, vêtue d’une vareuse d’ordonnance à mes insignes de lieutenante prêtée par la fille de Catherine, officière de liaison. Mon visage était pâle, dissimulé sous la casquette à visière inclinée vers l’avant, mes ecchymoses masquées par un fond de teint épais qui ne tromperait personne de près, mais suffirait à franchir les guérites à cinquante mètres.

Le sentinelle au portail a claqué un salut militaire impeccable en reconnaissant le visage buriné du général Mercier.

« Bonjour, mon général ! Vos papiers d’accès, s’il vous plaît. »

Mercier a baissé la vitre d’un geste autoritaire, tendant son ordre de mission d’ancien membre honoraire du Conseil de défense.

« Bonjour sergent. J’assiste à la session extraordinaire de dix-sept heures. Mon aide de camp est avec moi. Les temps sont troubles, ne perdons pas de temps avec les vérifications de coffre, le ministre est déjà sur place. »

L’assurance naturelle, cette autorité forgée dans les sables des opérations extérieures où chaque ordre engage la vie d’une centaine d’hommes, a opéré comme un charme. Le jeune militaire a hésité une fraction de seconde, impressionné par les cinq étoiles de la plaque de parade, avant de se reculer d’un pas et de saluer à nouveau.

« À vos ordres, mon général. Entrée par la cour de Fontenoy. »

Le véhicule a glissé silencieusement sur les pavés historiques de l’École militaire.

Mon cœur battait la chamade, résonnant dans mes tempes comme un tambour de guerre. Mercier a posé sa main lourde sur mon épaule blessée, sans un mot. Un geste simple, direct, qui valait tous les serments du monde.

Nous sommes entrés dans le bâtiment principal par les couloirs d’honneur du premier étage, évitant les ascenseurs surveillés pour emprunter les escaliers dérobés que Mercier connaissait pour les avoir arpentés pendant quarante ans. À l’angle de la galerie des batailles, deux factionnaires armés barraient l’accès à l’amphithéâtre Suffren, où les officiers supérieurs étaient réunis.

Au bout du couloir, entouré de deux gardes du corps en civil et le bras droit dissimulé dans une écharpe médicale sous son veston d’uniforme de la marine, se tenait David.

Il parlait à voix basse avec le directeur adjoint de la Direction générale de l’armement. Son visage s’est subitement décomposé lorsqu’il m’a aperçue avançant d’un pas militaire cadencé au côté du général Mercier.

Ses yeux se sont écarquillés d’une terreur pure, quasi superstitieuse. Il avait tiré sur moi, il m’avait vue écrasée contre un arbre, ensanglantée dans une épave calcinée, et voilà que je marchais vers lui sous les ors de la République, vivante, le regard planté dans le sien.

« Qu’est-ce que… Sécurité ! Sécurité immédiate ! » s’est-il mis à hurler, perdant toute retenue en portant sa main valide vers l’étui de sous-aisselle dissimulé sous sa veste. « Cette femme est une fugitive terroriste ! Abattez-la ! »

Les deux gardes en civil ont immédiatement dégainé leurs armes de poing, les pointant dans notre direction.

« Garde à vous ! »

La voix de Mercier n’a pas résonné ; elle a tonné comme un coup de canon de 155 mm dans la galerie feutrée, figeant net les deux agents de protection qui ont reconnu instantanément la figure légendaire de l’ancien inspecteur général des armées.

« Baissez vos armes immédiatement, imbéciles ! reprit Mercier en avançant d’un pas d’airain. Vous obéissez à un traître passible de la cour martiale pour haute trahison et intelligence avec des réseaux criminels ennemis ! »

Les portes de l’amphithéâtre se sont ouvertes sous le vacarme. Des dizaines d’officiers généraux, d’amiraux et de secrétaires d’État sont sortis précipitamment, encadrant le ministre des Armées dont le visage affichait une stupeur indignée.