David me fixait avec cette sérénité terrifiante propre aux hommes qui ont depuis longtemps monnayé leur conscience contre des galons supplémentaires et des comptes offshore sous pavillon panaméen. Il tenait le petit étui de cuir noir renfermant la clé USB entre deux doigts gantés de cuir fin, agitant le boîtier comme un trophée dérisoire au-dessus de mon visage ensanglanté.

« Fin de service, Amandine. »

Sa voix ne tremblait pas. Elle n’était même pas chargée de colère ; elle suintait simplement cette condescendance bureaucratique, ce mépris aristocratique d’un officier supérieur qui liquide un dossier d’intendance mal classé. Son index a commencé à fléchir sur la queue de détente de son Glock 17. Le percuteur a émis ce premier cliquetis infime, presque inaudible au milieu du crépitement de la tôle chaude et de la vapeur d’eau qui s’échappait du radiateur éventré.

Mais David avait commis une faute élémentaire de combattant : l’arrogance du vainqueur.

Il croyait avoir affaire à une lieutenante brisée, désarmée, piégée comme un animal dans une nasse de ferraille. Il avait oublié que l’instinct de survie ne négocie pas avec la douleur. Sous le tableau de bord écrasé, ma main droite n’était pas inerte. Elle était glissée le long de ma botte tactique gauche, les doigts crispés sur la poignée striée de mon couteau pliant d’intervention à ouverture automatique, dissimulé dans le passant intérieur de ma cheville droite. Un réflexe de fantassin que les ronds-de-cuir de l’état-major oublient dès qu’ils troquent le terrain pour les moquettes épaisses des ministères.

Au quart de seconde où son regard a dévié vers son complice qui descendait de la berline blindée en amont de la route, j’ai déclenché la lame.

Je n’ai pas tenté de repousser son arme. J’ai planté les dix centimètres d’acier trempé de bas en haut, de toute la force de mon bras gauche valide, dans le pli de son poignet droit, entre les tendons fléchisseurs et l’artère radiale.

Le coup de feu est parti dans une détonation assourdissante à l’intérieur de l’habitacle. La balle n’a pas perforé mon crâne ; elle a déchiré le montant métallique à deux centimètres de mon oreille droite, me laissant sourde d’un côté dans un sifflement aigu et déchirant.

David a poussé un hurlement bestial, viscéral, qui n’avait plus rien de l’assurance feutrée des salons d’officiers. L’arme lui a échappé des mains, retombant dans la boue mêlée d’essence. Son complice, un sous-officier renégat dont j’aperçus la silhouette trapue à travers la portière éventrée, a levé son fusil d’assaut compact HK416.

Je n’ai pas réfléchi. Je me suis débattue hors des sangles de ma ceinture coincée en la tranchant d’un coup de lame désespéré, me laissant tomber lourdement sur le toit défoncé. Roulant dans la boue liquide du bas-côté, j’ai ramassé le Glock tombé dans l’ornière avant que David, chancelant et serrant son poignet d’où giclait un sang rouge vif, ne puisse reprendre ses esprits.

Deux coups secs. Tirés d’instinct, au centre de masse.

Le complice a vacillé sous l’impact balistique dans son gilet pare-balles, le souffle coupé, basculant en arrière sur le bitume luisant de pluie. David, paniqué par la soudaineté de la riposte et voyant son sang inonder sa manche d’uniforme immaculée, s’est rué à l’abri derrière leur berline blindée en hurlant des ordres hystériques à la radio de bord.

Je n’avais aucune chance de remporter un duel de tir prolongé contre une équipe d’intervention lourdement armée. Mon épaule gauche était probablement luxée, ma vision se troublait par intermittence sous l’effet du traumatisme crânien, et le chargeur du pistolet ne contenait plus que dix cartouches.

Mais j’avais l’obscurité. Et j’avais la forêt.

Enfoncée sous la canopée épaisse de Rambouillet, j’ai couru. Pas une course d’athlète, mais une fuite d’écorchée vive, trébuchant contre les racines noueuses, giflée par les branches de hêtres détrempées, vomissant de bile et de sang sans m’arrêter une seule seconde. Derrière moi, les faisceaux aveuglants des projecteurs tactiques balayaient les troncs d’arbres, accompagnés par les aboiements lointains d’un chien de pistage qu’ils venaient de lâcher sur mes traces.

Ils avaient récupéré le sac. David croyait tenir l’unique clé USB contenant les copies des bordereaux de livraison falsifiés. L’imbécile.

Pendant mes cinq années au service du matériel et de la logistique régimentaire, j’avais appris une règle d’or que tout vieux briscard applique pour survivre aux audits ministériels : on ne met jamais la totalité de sa cargaison dans un seul camion. Le sergent Thomas ne m’avait pas remis une seule clé dans les geôles humides de Brest. Il m’en avait glissé deux. La seconde, une microSD industrielle renforcée, scellée dans un ruban adhésif étanche, était logée sous la semelle intérieure de ma botte gauche. David tenait le leurre ; je possédais toujours l’arme de destruction massive capable de faire imploser son réseau.

Il me fallait maintenant atteindre Paris vivante. Et dans l’état où j’étais, le simple fait de respirer relevait de la torture.

Au bout de trois heures d’une marche aveugle guidée uniquement par le reflet orangé du ciel au-dessus de l’agglomération parisienne, j’ai débouché sur les abords d’une zone périurbaine près de Coignières. Un hangar désaffecté d’une entreprise de travaux publics offrait un abri précaire contre l’averse glaciale.

Je me suis effondrée contre une pile de palettes vermoulues. Mes mains tremblaient d’une façon incontrôlable sous l’effet de l’hypothermie naissante et du contre-coup de l’adrénaline. Il me fallait recoudre cette lèvre déchirée, bloquer mon épaule et surtout trouver un moyen de contacter le général Mercier sans utiliser de ligne téléphonique susceptible d’être interceptée par le centre de guerre électronique des forces armées.

Dans mon blouson de treillis trempé, j’avais gardé une poignée d’euros en liquide et une carte de cabine publique que j’avais trouvée dans la boîte à gants du véhicule volé. À l’aube, profitant de la brume matinale qui étouffait les bruits de la nationale voisine, je me suis approchée d’une station-service vétuste encore fermée.