Le téléphone public grinçait d’humidité. Mes doigts gourds ont composé le numéro d’urgence direct que Thomas m’avait fait mémoriser avant que la porte de ma cellule ne se referme derrière lui : une ligne fixe sécurisée, reliée aux appartements privés d’un vieil officier à la retraite, le général de corps d’armée Mercier. Ancien chef d’état-major adjoint des armées, mis à l’écart deux ans plus tôt pour avoir dénoncé des collusions opaques entre certains conglomérats d’armement privés et de hauts gradés de la logistique.
Trois tonalités. Une éternité.
« Allô. »
La voix était rauque, ébréchée par le tabac brun et les décennies de commandement, mais d’une fermeté qui ne laissait aucune place au doute.
« Mon général… Ici la lieutenante Amandine Vasseur. Du 2e régiment du matériel. »
Un silence de deux secondes s’est installé au bout du fil. Deux secondes durant lesquelles mon cœur a cessé de battre, craignant d’entendre le clic d’une dérivation d’écoute ou la réponse glaciale d’un complice.
« Vasseur… La radio militaire parle de vous depuis six heures ce matin, petite. Ils disent que vous avez abattu un factionnaire à Brest, déserté avec des secrets tactiques et ouvert le feu sur un officier supérieur dans les Yvelines. David a remué ciel et terre. La gendarmerie a reçu l’ordre d’intervenir avec l’autorisation d’ouvrir le feu si vous manifestez la moindre résistance. »
« Tout est faux, mon général. David orchestre un trafic d’armes de précision depuis dix-huit mois via les liaisons maritimes de la base navale de Brest. Des caisses entières d’optiques thermiques, de fusils de précision et de munitions perforantes destinées aux forces spéciales sont détournées et vendues à des milices privées en Europe de l’Est. J’ai les numéros de série, les bordereaux de sortie modifiés et les signatures cryptographiques de son réseau. »
Mercier a lâché un juron étouffé.
« Thomas m’a prévenu cette nuit avant d’être placé aux arrêts de rigueur, a repris le général d’un ton plus sombre. Ils ont compris qu’il vous avait aidée. Vous êtes blessée ? »
« Mon épaule est démise, j’ai une plaie ouverte au visage et je perds du sang. Mais je tiens debout. »
« Alors écoutez-moi très attentivement, Amandine. Ne prenez aucun train. Ne volez pas d’autre voiture : les caméras à lecture automatique de plaques scannent chaque mètre carré de la couronne parisienne. Dans une heure, une camionnette de livraison banalisée de fleurs de la maison ‘Lemoine’ s’arrêtera devant le cimetière de Trappes, à quatre kilomètres au nord de votre position actuelle. Le chauffeur s’appelle Henri. C’est un ancien adjudant qui a servi sous mes ordres au Tchad. Il ne posera aucune question. Montez à l’arrière, couchez-vous sous les bâches, et laissez-le faire. Si vous survivez au trajet, vous serez chez moi avant midi. »
« Et si David surveille votre domicile ? »
« Qu’il vienne, a répondu Mercier avec une froideur d’acier. J’ai passé quarante ans de ma vie à défendre ce drapeau contre les ennemis extérieurs. Je ne vais pas laisser une bande de traîtres d’antichambre transformer notre armée en cartel de voyous. Dépêchez-vous. »
La liaison s’est coupée.
Chaque pas vers le point de rendez-vous fut un calvaire. La douleur pulsait dans mon bras inerte comme un fer rouge enfoncé dans l’articulation. Je marchais le long des talus, le capuchon rabattu sur mes traits ensanglantés, feignant la démarche titubante d’une marginale pour ne pas attirer l’attention des rares automobilistes matinaux.
À huit heures précises, la camionnette blanche est arrivée près des grilles rouillées du cimetière. Pas un mot n’a été échangé. L’homme aux tempes grisonnantes au volant s’est contenté d’un hochement de tête imperceptible en m’ouvrant la double porte arrière. Je me suis glissée sous les caisses d’œillets et de terreau humide, retenant mon souffle chaque fois que nous passions sous un portique de surveillance ou près d’un barrage filtrant de la gendarmerie mobile.
Le trajet a duré près de deux heures dans une obscurité étouffante. Enfin, le moteur s’est éteint. Une porte de garage s’est refermée lourdement derrière nous.
Lorsque la bâche a été soulevée, la lumière jaune d’un atelier souterrain m’a aveuglée. Le général Mercier se tenait là. Grand, le dos droit malgré ses soixante-dix ans passés, vêtu d’un vieux pull en laine bleu marine, les yeux gris perçants sous d’épais sourcils broussailleux. À côté de lui se trouvait une femme d’une quarantaine d’années en civil, un stéthoscope autour du cou et une trousse médicale militaire posée sur un établi.
« Remettez-lui cette épaule en place, Catherine, a ordonné calmement le général. Ensuite, nous passerons aux choses sérieuses. »
La douleur de la réduction de luxation m’a arraché un cri étouffé dans un morceau de compresse stérile. Cinq points de suture ont refermé ma lèvre brisée. Vingt minutes plus tard, assise dans le bureau tapissé de cartes d’état-major et de souvenirs de campagne de Mercier, j’extrayais la puce microSD de ma botte avec la pointe de mon couteau.
Mercier a inséré la carte dans un ordinateur portable complètement déconnecté de tout réseau, fonctionnant sur un système crypté autonome.
Pendant deux heures, les yeux du vieux général ont défilé sur les milliers de lignes de transactions, les manifestes de fret maritime truqués, les ordres de virement transitant par des banques de Chypre et du Liban, et les messages codés échangés entre le commandant David et un certain courtier en armement surnommé « L’Archiviste ».
« Ce n’est pas un simple trafic de surplus, murmura Mercier, la mâchoire serrée à en briser ses dents. C’est le réarmement clandestin d’une faction paramilitaire impliquée dans les coups d’État récents en Afrique centrale et des livraisons ciblées à des réseaux criminels sur notre propre territoire. Et David n’est que le logisticien en chef. Les autorisations de sortie de zone proviennent directement de la sous-direction des approvisionnements à l’Hôtel de Brienne. »
« Qu’est-ce qu’on fait, mon général ? demandai-je, la voix enrouée. Si je vais à la justice civile, le parquet sera dessaisi pour secret-défense dans l’heure qui suit. David a déjà maquillé ma fuite en trahison nationale. »