Sans attendre une seconde de plus, il s’empara des clés de la berline de service stationnée devant l’atelier et démarra en trombe, laissant derrière lui les sirènes, les cris de douleur de Bellini et les gyrophares de la justice humaine.
Le trajet de retour vers la clinique Saint-Sauveur fut une course furieuse contre la montre et la mort. Chaque seconde qui s’écoulait semblait amputer le temps terrestre de sa mère. À travers le pare-brise balayé par les essuie-glaces impuissants, la ville défilait comme un cauchemar flou de béton et de lumières tremblées. Matteo ne sentait plus ni la pluie qui s’infiltrait par la vitre brisée, ni la douleur cuisante à ses mains brûlées par la poudre. Il ne voyait que le cadran de l’horloge du tableau de bord : 05:14 du matin.
Il pilha devant les portes vitrées des urgences de la clinique, abandonna le véhicule au milieu de la voie et s’engouffra dans le hall désert. Les deux gardes corrompus avaient déjà été neutralisés par les agents infiltrés de la police financière.
Matteo monta les escaliers quatre à quatre, le souffle court, le cœur au bord de la rupture.
Il ouvrit avec fracas la porte de la chambre 204.
Le moniteur cardiaque émettait une alarme aiguë et continue : un son strident, linéaire, insoutenable. La ligne verte sur l’écran était presque plate, secouée seulement de soubresauts anémiques à peine perceptibles. Maria était d’une pâleur cadavérique, ses lèvres avaient pris une teinte indigo effrayante, et sa poitrine ne se soulevait plus.
— Maman ! hurla Matteo.
Il brisa le col de l’ampoule de verre d’un coup sec contre le bord de la table de chevet, s’entaillant profondément le pouce sans même s’en apercevoir. Il aspira le liquide limpide dans une seringue stérile traînant sur le plateau d’acier et piqua directement dans la tubulure du cathéter central, injectant la totalité du produit d’une pression désespérée et ferme.
Puis, il posa ses deux mains sur le sternum osseux de sa mère et commença un massage cardiaque effréné, comptant à voix haute dans les sanglots qui le submergeaient enfin :
— Un, deux, trois, quatre… Respire, Maman ! Tu ne pars pas maintenant ! Tu m’entends ? Tu ne me laisses pas seul dans cette fosse ! Je t’ai promis la mer ! Un, deux, trois, quatre…
Les secondes s’étirèrent comme une éternité glacée. Les néons clignotèrent au plafond. Le silence semblait vouloir engloutir la pièce dans un linceul définitif.
Puis, soudain, une secousse violente traversa le corps frêle de Maria.
Elle inspira une goulée d’air déchirante, rauque, profonde, semblable au cri d’un nouveau-né expulsé vers la lumière. Le moniteur cardiaque émit un bip discordant, suivi d’un autre, plus net, plus fort, s’accélérant progressivement pour retrouver un rythme régulier et tenace : bip… bip… bip… bip…
La couleur rose de la vie commença à repeindre timidement ses pommettes décharnées.
Matteo s’effondra sur le bord du matelas, la tête enfouie dans les draps trempés de sueur et de larmes, ses épaules secouées de spasmes irrépressibles. Il pleura toutes les humiliations de son enfance, la misère noire, les peurs nocturnes, l’absence de son père, et cette délivrance arrachée à l’enfer avec ses propres mains écorchées.
Une main tiède se posa doucement sur ses cheveux ébouriffés.
Il releva les yeux. Maria le regardait. Son regard n’était plus voilé par la brume toxique des drogues de Vieri ; il brillait d’une clarté retrouvée, faible mais inaltérable.
— Matteo… murmura-t-elle avec un souffle apaisé. Pourquoi pleures-tu, mon grand fou ?
Le jeune homme essuya ses yeux du revers de sa manche ensanglantée. Il plongea la main dans sa poche et en sortit la petite boîte en velours bleu usé ainsi que le papier timbré plié en quatre. Il ouvrit délicatement le coffret : un rang de perles fines et d’or ciselé, pur et éclatant sous la triste lumière de l’hôpital, captura le premier rayon pâle de l’aube naissante qui perçait à travers les persiennes sales.
— C’est ton cadeau pour tes soixante ans, Maman, dit-il en lui glissant le bijou entre ses doigts frêles. De la part de Papa. Et de ma part.
Maria contempla le collier avec une stupéfaction muette. Ses doigts tremblants effleurèrent les perles qu’elle croyait disparues à jamais dans les coffres insatiables des usuriers milanais. Deux grosses larmes de soulagement coulèrent sur ses joues, mais cette fois, un sourire lumineux éclaira son visage émacié.
— Et ça, ajouta Matteo en dépliant sous ses yeux l’acte notarié frappé du cachet de la République, c’est notre maison à Reggio. Bellini et ses complices sont arrêtés. La dette n’a jamais existé. Nous partons ce soir.
Maria serra le parchemin contre sa poitrine comme s’il s’agissait du trésor le plus précieux de la création, puis referma ses mains sur celles de son fils.
Six mois plus tard.
La terrasse en pierre blanche dominait les eaux turquoise et infinies du détroit de Messine. L’air sentait la fleur d’oranger, l’iode sauvage et la résine de pin chauffée par le soleil printanier de la Calabre. En contrebas, les vagues venaient mourir en dentelles d’écume contre les récifs dorés.
Assise dans un large fauteuil en osier tressé garni de coussins clairs, Maria tricotait paisiblement. Le vent tiède faisait onduler ses cheveux gris noués avec élégance. Autour de son cou reposait le collier de perles fines, resplendissant sous la lumière éclatante du Midi. Elle respirait à pleins poumons, libérée de toute machine, de tout poison, de toute peur.
À côté d’elle, sur une table basse en noyer massif restaurée à la perfection, un café fumait dans une tasse de porcelaine fine, à côté d’un exemplaire du Corriere della Sera. En première page, une photographie montrait Luciano Bellini et ses complices en combinaison pénitentiaire, menottes aux poignets, escortés par les carabiniers sous le gros titre : Démantèlement historique du réseau d’usure du Nord : peines maximales prononcées.
Matteo sortit de la petite maison blanchie à la chaux, deux verres d’eau fraîche à la main. Il s’arrêta un instant sur le seuil, contemplant le profil paisible de sa mère découpé contre l’horizon marin.