Le nom claqua comme un coup de fouet dans le couloir désert. Luciano Bellini. L’usurier en chef du quartier nord, le prédateur financier qui avait racheté à vil prix les créances de son père et qui tenait sous sa coupe policiers municipaux, juges de paix et promoteurs véreux.

— Pourquoi Bellini veut-il ce secrétaire ? demanda Matteo, la voix sifflante d’angoisse. Il ne vaut rien sur le marché des antiquités ! C’est un travail provincial du dix-huitième siècle, restauré dix fois !

— Ton père n’a pas seulement restauré ce meuble, Matteo. Il y a caché le livre de comptes secret du cartel de Bellini avant l’incendie de l’atelier. Les noms de tous les magistrats achetés, les preuves des sabotages industriels, et les faux baux qui ont permis à Bellini d’exproprier la moitié des artisans de la ville pour construire ses complexes de blanchiment. Ton père n’est pas mort d’un accident cardiaque : Bellini l’a empoisonné pour récupérer ce registre. Mais ton père avait conçu un double fond à mécanisme secret codé. Seul son fils possède l’empreinte et le gabarit pour faire coulisser le verrou sans détruire le papier par l’acide.

Un claquement de porte résonna au bout du corridor. Des bruits de pas lourds, accompagnés de voix rauques, se rapprochaient depuis l’ascenseur de service.

— Ils montent, murmura Chiara en glissant la main sous son manteau où se devinait la silhouette métallique d’un pistolet automatique compact. On n’a que deux minutes. Tu as le choix : rester là, te faire tabasser et regarder ta mère étouffer dans son sommeil, ou venir avec moi, ouvrir ce maudit meuble et anéantir Bellini une bonne fois pour toutes.

Matteo jeta un regard désespéré à travers le judas vitré de la chambre 204. À l’intérieur, Maria respirait péniblement, vulnérable, offerte au carnage. S’il partait, il l’abandonnait aux loups ; s’il restait, il signait leur arrêt de mort commun sans recours.

— Je ne la laisse pas sans protection, trancha Matteo.

Chiara soupira avec une exaspération teintée de respect :

— Le veilleur de nuit de l’étage inférieur est mon frère. Il s’assurera qu’aucun infirmier corrompu n’approche de sa perfusion pendant les deux prochaines heures. Mais nous n’avons pas une minute de plus. Bouge !

Elle saisit Matteo par la manche et l’entraîna vers la sortie de secours. Ils dévalèrent les marches de béton brut à toute allure, évitant de justesse deux molosses en trench-coats sombres qui gravissaient l’escalier principal avec la lourdeur implacable des tueurs à gages professionnels.

Dehors, la pluie tombait en rideaux d’acier liquide. Le vent d’octobre arrachait les dernières feuilles mortes des platanes squelettiques qui bordaient la chaussée déserte. Chiara fit monter Matteo dans une vieille berline banalisée dont le moteur démarra dans un rugissement rauque avant de s’engager à tombeau ouvert dans les artères boueuses de la périphérie industrielle.

— Où est le secrétaire ? demanda-t-elle, les yeux rivés sur le rétroviseur qui reflétait déjà deux faisceaux de phares au xénon apparus à trois cents mètres derrière eux.

— Dans mon atelier. À l’ancien hangar des quais.

— Mauvaise nouvelle, répliqua-t-elle froidement en écrasant l’accélérateur. Ils ont une longueur d’avance. Regarde derrière.

Les deux projecteurs s’étaient mués en un 4×4 noir aux vitres teintées qui réduisait rapidement la distance, projetant des gerbes d’eau saumâtre contre les flancs de leur véhicule. Matteo sentit son cœur cogner contre ses côtes avec la violence d’un bélier. La peur physique, brute, primitive, laissait place à une lucidité glaciale. Toute son existence n’avait été qu’une suite ininterrompue de concessions, de courbettes devant les puissants, d’heures harassantes passées dans la sciure pour payer des intérêts usuraires illégitimes. C’était terminé.

— Prends la rue des Tanneurs, ordonna Matteo d’une voix soudainement calme et tranchante. C’est une impasse pour les gros véhicules. Le passage sous l’arche est trop étroit pour leur blindé.

Chiara braqua violemment à droite. Les pneus crissèrent sur les pavés disjoints et glissants. La berline s’engouffra en raclant son flanc contre le mur de briques d’une ancienne filature, emportant un rétroviseur dans une gerbe d’étincelles. Derrière eux, le 4×4 tenta le même virage à trop vive allure, percuta de plein fouet une borne en fonte et s’encastra dans un portail de fer forgé dans un fracas assourdissant de tôle froissée et de verre brisé.

Trois minutes plus tard, la berline s’immobilisait dans une cour obscure et fangeuse, dissimulée derrière les friches ferroviaires désaffectées. L’atelier de Matteo n’était qu’un entrepôt de brique sombre, protégé par un rideau de fer rouillé.

À l’intérieur, l’air sentait le vernis à l’ancienne, la cire d’abeille et l’essence de térébenthine. Matteo courut vers le fond de la pièce, écartant des panneaux de chêne et de hêtre empilés jusqu’au plafond. Là, recouvert d’une bâche de toile brute, trônait le secrétaire florentin.

C’était une pièce magistrale d’un autre siècle : des colonnettes torsadées flanquaient un abattant orné d’incrustations d’ébène et d’écaille de tortue, rehaussé de rinceaux en bronze doré que le temps avait patiné d’un vert-de-gris profond.

— Dépêche-toi, murmura Chiara en rechargeant son arme automatique face à la porte. Le crash ne les retiendra pas plus de dix minutes.

Matteo posa ses mains nues sur le meuble. Le bois était froid, mais sous le vernis gomme-laque, il devinait le génie de son père. Il glissa les doigts le long de la plinthe inférieure, trouva la fente invisible à l’œil nu, et appuya fermement sur une fausse cheville en poirier noirci. Un clic métallique résonna, sec comme une détente.

Un tiroir secret s’éjecta d’un pouce. Mais à l’intérieur, au lieu du grand carnet relié de cuir attendu par Chiara, ne reposait qu’une minuscule boîte en velours bleu fané, surmontée d’une enveloppe jaunie cachetée à la cire rouge.

Chiara écarquilla les yeux, dépitée :

— C’est une plaisanterie ? Où sont les registres ? Où sont les listes de Bellini ?

Matteo décacheta l’enveloppe avec précaution. L’écriture de son père, fine et penchée, y était tracée à l’encre de Chine indélébile. Il lut à mi-voix les quelques lignes dictées par un spectre :