« Matteo, mon fils adoré,Si tu ouvres ce tiroir, c’est que Maria est en danger et que Bellini croit encore que je collectionnais ses crimes pour me venger. Je n’ai jamais voulu négocier avec la fange. Le vrai registre n’a jamais été ici : je l’ai déposé il y a dix ans au parquet financier de Turin sous scellés notariés, activables uniquement à ma mort ou par ta signature.Ce meuble ne contient qu’une seule chose qui ait jamais eu de la valeur à mes yeux : le collier de fiançailles de ta mère, que j’ai racheté au mont-de-piété pierre par pierre, ainsi que l’acte de propriété authentique de notre maison familiale à Reggio de Calabre. C’est le cadeau que je n’ai jamais pu lui donner en main propre. Bellini ne cherche qu’une illusion. Donne-lui ce qu’il mérite : le piège que j’ai tendu à sa cupidité. »
Sous le mot, un schéma technique décrivait le mécanisme de la corniche supérieure du secrétaire. Un compartiment sous pression. Pas de documents compromettants : simplement un système de mise à feu artisanale relié à une réserve de poudre noire et d’acide décapant, conçue par un vieil artisan acculé pour anéantir quiconque tenterait de forcer le bâti par effraction.
Soudain, la porte de l’atelier vola en éclats sous l’impact d’un bélier tactique.
Une lumière aveuglante inonda le hangar. Trois silhouettes en gilet pare-balles firent irruption, braquant des fusils d’assaut semi-automatiques. Au centre s’avança l’homme au costume gris perle de la vidéo : Luciano Bellini en personne, un sourire carnassier fendant son visage émacié aux tempes argentées. Derrière lui, le docteur Vieri tremblait comme une feuille, tenant une sacoche médicale.
— Fin du jeu, Matteo, lança Bellini d’une voix doucereuse, posant le bout ferré de sa canne sur le sol jonché de sciure. Tu as été bien naïf de croire que cette petite traîtresse de Chiara t’aidait par pure bonté d’âme. Elle travaille pour les flics, et les flics n’ont jamais su protéger personne. Donne-moi le carnet, et je permets au bon docteur Vieri d’injecter le véritable antidote à ta pauvre mère. Refuse, et elle s’éteint dans d’atroces souffrances avant que tu n’aies le temps de ciller.
Matteo sentit son sang bouillir, mais ses mains cessèrent de trembler. Une certitude glaciale s’empara de tout son être. Son père avait tout prévu. La partie ne faisait que commencer.
— Le carnet est dans la corniche supérieure, répondit calmement Matteo en reculant d’un pas, feignant la défaite et la terreur. Mon père y avait installé une serrure à percussion. Si vous forcez avec un pied-de-biche, tout brûle. Il faut tourner la colonne de droite de trois quarts de tour vers la gauche.
Bellini ricana, savourant son triomphe :
— Tu vois, gamin ? Tout le monde finit par plier. C’est la loi des faibles. Écarte-toi.
Bellini s’approcha du secrétaire, écartant Matteo d’un revers de canne dédaigneux. Chiara tenta un mouvement, mais le canon d’une arme braquée sur sa tempe la figea net sur place.
Bellini posa ses doigts gantés sur la colonne sculptée, jubilant à l’idée d’effacer les seules preuves capables de le conduire à perpétuité derrière les barreaux d’une prison de haute sécurité. Il appliqua une pression brutale en tournant le bois précieux dans le sens indiqué.
Un déclic métallique sec, strident, retentit.
Ce ne fut pas un tiroir qui s’ouvrit. Un jet d’acide fluorhydrique sous pression pulvérisa le masque de verre du panneau supérieur, projetant une nappe liquide corrosive directement sur le visage et le torse du parrain, immédiatement suivi d’une déflagration sourde causée par l’étincelle du percuteur sur la poudre d’ébène.
Bellini poussa un hurlement inhumain, lâchant sa canne pour porter ses mains à ses yeux rongés par le poison chimique, tandis qu’un nuage de fumée âcre et opaque envahissait l’atelier en quelques secondes.
— À terre ! hurla Matteo en se jetant sur Chiara.
Deux coups de feu claquèrent à l’aveugle dans le brouillard épais, criblant les planches de chêne au-dessus de leurs têtes. Matteo profita du chaos, attrapa un lourd maillet de sculpteur en bronze posé sur son établi et frappa avec une précision chirurgicale le genou du tireur le plus proche, qui s’effondra en jurant de douleur. Chiara, d’une roulade agile, désarma le second garde d’un tir sec dans l’épaule.
Le docteur Vieri, tétanisé par la panique, laissa échapper sa sacoche et tenta de fuir vers la sortie béante. Matteo se releva d’un bond, traversa la fumée et le plaqua violemment contre le montant de la porte métallique, ses doigts calleux enserrant le col de la blouse blanche avec la force du désespoir.
— L’ampoule ! rugit Matteo, les yeux injectés de sang. Où est la vraie injection ?
Vieri, terrifié par le regard dément du jeune homme, plongea une main tremblante dans sa poche intérieure et en sortit une fiole en verre scellée, étiquetée en rouge : Atropine & Éphédrine pure.
— La voilà ! La voilà ! Ne me tue pas ! C’est Bellini qui m’a obligé ! Il menaçait ma famille !
Matteo arracha la fiole, récupéra la boîte de velours bleu et l’acte de propriété dans le secrétaire miraculeusement intact à sa base, puis se tourna vers Chiara qui maintenait en respect les deux hommes de main désarmés.
— Tu as une radio ? demanda Matteo, hors d’haleine.
Chiara tira un sifflet d’argent de son col et souffla trois coups brefs. Au même instant, les sirènes hurlantes des carabiniers déchirèrent le vacarme de la pluie battante. Une demi-douzaine de camionnettes de la police d’élite encerclèrent le hangar dans un déploiement de gyrophares bleus étincelants.
— La brigade financière avait déjà les scellés de Turin depuis hier soir, avoua Chiara en essuyant une trace de suie sur son front. Mais il nous fallait le flagrant délit d’extorsion et la tentative d’homicide pour faire tomber toute la chaîne de commandement, y compris les magistrats corrompus de la clinique. Tu as été parfait, Matteo.
— Rien à foutre de votre dossier, coupa Matteo d’une voix rauque. Ma mère est en train de mourir.