Le juge Delmas posa calmement sa plume. Il ôta ses lunettes à monture d’étain, les replia et les posa sur le dossier.

Puis il planta ses yeux dans ceux de Marc Salgado.

— Vous avez parfaitement le droit d’interjeter appel, monsieur Salgado. Mais l’exécution provisoire est de droit sur l’ensemble de ces mesures de protection et de sauvegarde. Et concernant vos contestations procédurales, vous pourrez les faire valoir d’ici quelques instants devant le magistrat du parquet financier. J’ai signé il y a dix minutes, sous l’article 40 du code de procédure pénale, un signalement complet avec transmission intégrale des scellés numériques et des pièces comptables.

Le juge fit un signe de la tête en direction de la porte du fond.

Deux officiers de police judiciaire de la brigade financière, en costume civil mais brassard orange au bras, entrèrent dans la salle d’audience, suivis des deux policiers en uniforme qui montaient la garde près du public.

L’un d’eux s’avança directement vers Pauline, qui sanglotait sans retenue sur son banc :

— Mademoiselle Pauline Castaigne, veuillez nous suivre sans résistance. Vous êtes placée en garde à vue dans le cadre d’une enquête préliminaire pour violences volontaires avec préméditation sur personne vulnérable et complicité d’abus de biens sociaux.

Pauline tenta d’attraper le bras de Marc en passant, mais celui-ci recula d’un pas brusque, la repoussant presque avec mépris pour tenter de sauver sa propre personne.

— Marc ! Tu m’avais promis ! Tu m’avais juré qu’elle n’avait rien compris ! cria-t-elle, les larmes coulant sur son fond de teint dévasté, tandis que les agents lui passaient les menottes et l’entraînaient vers le couloir.

Le second officier de police s’arrêta devant Marc.

— Monsieur Salgado, nous avons un mandat d’amener délivré en urgence par le juge d’instruction de permanence financière. Vous allez nous accompagner pour notification de vos droits et perquisition immédiate à votre domicile et à vos bureaux lyonnais.

Marc regarda Maître Vernier d’un air éperdu. L’avocat ramassait déjà ses dossiers avec méthode, le visage fermé.

— Je ne peux rien faire à ce stade, Marc, murmura Vernier sans croiser son regard. Les pièces financières sont imparables. Si ces transferts vers la Suisse existent, vous risquez dix ans de réclusion criminelle. Gardez le silence jusqu’à ce que nous ayons accès au dossier d’instruction.

Les policiers s’approchèrent. Marc sembla perdre toute sa superbe en quelques secondes. Les épaules affaissées, la cravate de travers, il laissa l’agent lui saisir le bras. Avant d’être conduit vers la sortie, il tourna la tête vers Lucie. Elle ne le regardait pas. Elle avait déjà les yeux fixés sur les fenêtres de la salle qui donnaient sur les eaux grises de la Saône.

— Lucie… chuchota-t-il, la voix brisée par une panique d’enfant pris en faute. Tu ne peux pas faire ça… Tout ce qu’on a bâti…

— Tu n’as rien bâti, Marc, répondit-elle d’une voix égale, sans haine et sans colère. Tu as seulement dépensé ce que les autres ont créé.

La double porte capitonnée se referma sur Marc Salgado et son escorte.

Le vacarme des pas s’éloigna rapidement dans les galeries de marbre du tribunal, laissant place à un silence lourd, presque religieux. Maître Fabre serra doucement l’épaule de sa cliente, glissa les ordonnances signées dans sa serviette et quitta discrètement la salle, comprenant que le procès était terminé, mais qu’un autre dialogue devait avoir lieu.

Le greffier, lui aussi, rassembla ses registres, salua d’un hochement de tête respectueux et sortit par la porte dérobée qui menait aux cabinets des juges.

Il ne restait plus que deux personnes dans la salle d’audience numéro quatre.

La douleur au bas-ventre de Lucie ne s’était pas évanouie, mais elle s’était transformée en une vague chaude, rythmée, supportable. Elle se tenait debout, une main glissée sous son manteau pour protéger son enfant, l’autre posée à plat sur la table d’audience.

De l’autre côté de la tribune, Pierre Delmas ne s’était pas levé. Il regardait sa fille. L’autorité glaciale du magistrat s’était fissurée, laissant transparaître la lassitude immense d’un père qui venait de voir se réaliser la prophétie qu’il avait lui-même énoncée sept ans plus tôt.

— Tu aurais pu venir me voir il y a six mois, dit-il, sa voix redevenue sourde, presque brisée par l’effort de retenue. Tu aurais pu éviter d’en arriver à te faire frapper sur les marches de ce bâtiment.

Lucie releva la tête. Ses yeux brillaient, mais aucune larme ne coula sur ses joues.

— Venir te voir ? Pour que tu me dises que tu avais raison ? Pour entendre une nouvelle leçon de droit constitutionnel sur mes erreurs de jugement ?

Pierre baissa les yeux vers le buvard d’encre verte. Ses doigts noueux caressèrent la tranche de la table.

— Je n’avais pas raison d’attendre que tu viennes, Lucie. J’ai été stupide. J’ai laissé ma fierté d’universitaire et de juge détruire ce qui me restait après la mort de ta mère. Quand j’ai vu le planning des audiences ce matin, quand j’ai vu ton nom sur la liste de Claire Vasseur… j’ai usé de toute mon influence pour prendre ce siège. Je savais ce que cet individu préparait. J’avais fait vérifier ses fréquentations dès le mois dernier par un ami de la brigade financière.

Lucie le regarda avec stupeur.

— Tu savais ?

— Je savais qu’il coulait l’entreprise. Mais j’ignorais jusqu’où irait sa brutalité. J’ignorais… que tu portais la vie.

Pierre se leva lentement. Pour la première fois, Lucie remarqua qu’il avait vieilli, qu’il marchait avec une légère raideur à la hanche droite, celle-là même dont souffrait sa mère autrefois. Il descendit les marches de la tribune, son habit d’hermine et de velours noir flottant autour de sa silhouette amaigrie, et s’arrêta à un mètre d’elle.

Il hésita une seconde, les bras ballants, désarmé comme un novice devant sa propre fille.

— Le médecin du tribunal m’a fait passer un mot avant que l’audience ne commence, murmura-t-il doucement. C’est une fille.