— C’est diffamatoire ! hurla Marc, frappant la table du plat de la main. C’est inacceptable ! Maître, intervenez !

— Silence, tonna Pierre Delmas, son marteau frappant le bois d’un coup sec. Un seul écart de plus, monsieur Salgado, et je vous fais expulser pour trouble à l’ordre de l’audience. Madame, démontrez ce que vous avancez.

Lucie sortit une liasse de feuilles reliées d’une spirale métallique, marquée de dizaines d’onglets de couleur vive.

— Mon mari a sans doute oublié que j’ai passé cinq ans sur les bancs de la faculté de droit avant de le rejoindre, et que c’est moi qui ai rédigé les statuts de la société, conçu les protocoles de validation des ordres de virement et structuré la base de données comptable. Lorsque j’ai constaté, il y a six mois, des tensions anormales de trésorerie sur notre compte d’exploitation de la banque Martin Maurel, j’ai activé la traçabilité des accès administrateurs.

Elle tendit un premier document au greffier, qui le porta au magistrat.

— Vous trouverez sous l’onglet un la liste de sept sociétés civiles immobilières et entreprises de sous-traitance créées entre janvier et août de cette année. Toutes ont leur siège social domicilié dans une boîte aux lettres de la banlieue de Genève ou dans un centre d’affaires de Dubaï. Toutes ont émis des factures d’honoraires et de conseil technique pour un montant cumulé de quatre millions deux cent mille euros.

Marc s’agita sur sa chaise, son regard fuyant vers Pauline, dont les mains tremblaient sur son sac à main.

— Ces factures, continua Lucie d’une voix implacable, ont toutes été validées par le compte utilisateur de mademoiselle Castaigne, avec une clé de double authentification appartenant à Marc Salgado. Les prestations facturées concernent des études de sol et des contrôles thermiques sur des chantiers où ces missions avaient déjà été réalisées et payées auprès du bureau d’études Veritas.

Le juge Delmas parcourait les pièces avec une concentration d’horloger, tournant les pages d’un doigt régulier.

— Ce sont des investissements stratégiques pour l’internationalisation du groupe ! se défendit Marc, la voix étranglée. Des études préalables confidentielles ! Vous n’y connaissez rien !

— Ces sept sociétés ont toutes pour bénéficiaire effectif une fiduciaire suisse, reprit Lucie sans même le regarder. Et l’ayant droit économique déclaré de cette fiduciaire, d’après les réquisitions bancaires obtenues par ordonnance sur requête auprès du tribunal de commerce la semaine dernière, n’est autre que monsieur Jérôme Castaigne, le frère cadet de la maîtresse de mon mari.

Dans la salle, Pauline poussa un gémissement étouffé et laissa tomber son sac. Un poudrier d’or et des clés s’éparpillèrent sur le sol ciré dans un tintement métallique. Personne ne bougea pour l’aider.

Lucie tourna une autre page de son dossier.

— Le projet de mon mari n’était pas un simple divorce pour cause de mésentente. Il s’agissait d’une spoliation méthodique. Marc organisait la faillite artificielle de Salgado BTP en siphonnant les liquidités vers des comptes offshore. Il comptait racheter les actifs aux enchères à travers une structure tierce une fois le dépôt de bilan prononcé, tout en me faisant endosser, en tant que directrice générale déléguée, la responsabilité pénale de la banqueroute et le comblement de passif.

Elle marqua une pause, posa ses deux mains sur son ventre pour apaiser une violente contraction, puis reprit avec une netteté féroce :

— C’est également pour cette raison qu’il exigeait la mainmise sur le portefeuille de titres légué par ma mère. Deux millions six cent mille euros placés en obligations d’État à faible risque. Ce portefeuille servait de garantie de dernier recours auprès de notre banque partenaire. En s’emparant de ces titres, il soldait ses dettes personnelles de jeu à Macao et laissait l’entreprise s’effondrer sur moi.

Maître Vernier avait complètement lâché son stylo. Il regardait son client avec une expression mêlée de stupeur et de dégoût professionnel.

— Marc… souffla l’avocat à mi-voix, est-ce que ces documents sont authentiques ?

Marc ne répondit pas. Les yeux injectés de sang, il fixait Lucie avec une haine pure, animale.

— Tu m’espionnais… cracha-t-il entre ses dents. Depuis le premier jour, tu n’étais qu’un parasite. Tu as toujours tout calculé.

Le juge Delmas ferma lentement le dossier bleu. Le geste fut si solennel que toute la pièce retint son souffle. L’homme de loi releva la tête. Pour la première fois depuis l’ouverture de l’audience, son regard ne portait plus la neutralité froide du magistrat, mais le poids écrasant d’un verdict sans retour.

— Monsieur Salgado, dit Pierre Delmas, les pièces produites par votre épouse ne relèvent plus du simple contentieux familial. Elles caractérisent des infractions d’abus de biens sociaux, de faux et usage de faux en écriture de commerce, d’escroquerie en bande organisée, de blanchiment de fraude fiscale et de banqueroute frauduleuse.

Le magistrat saisit une feuille blanche et commença à rédiger son ordonnance à la main, sa plume d’or courant sur le bristol avec une régularité glaçante.

— Au titre des mesures d’urgence, je rends l’ordonnance suivante :
La jouissance exclusive du domicile d’Annecy est attribuée sans délai à madame Lucie Delmas.
La révocation immédiate de monsieur Marc Salgado de l’ensemble de ses mandats de gestion au sein du groupe Salgado BTP est ordonnée, avec nomination immédiate d’un administrateur judiciaire provisoire désigné sur la liste nationale pour sécuriser les comptes et garantir le paiement des salaires des cent quarante ouvriers et techniciens du groupe.
Le portefeuille de valeurs mobilières issu de la succession de madame Catherine Delmas est placé sous séquestre conservatoire auprès de la Caisse des Dépôts et Consignations, sous la seule signature de Lucie Delmas.
Enfin, il est fait interdiction absolue à monsieur Salgado de s’approcher à moins de cinq cents mètres de son épouse, de son futur enfant et des chantiers de la société.

— Vous n’avez pas le droit ! cria Marc en se levant d’un bond, renversant sa chaise qui s’écrasa avec fracas sur le parquet. Vous êtes juge aux affaires familiales, pas procureur ! Cette ordonnance est illégale, nous ferons appel immédiatement !