Lucie resta immobile au seuil de la porte, son dossier bleu fermement calé contre sa hanche. La douleur sourde au bas-ventre battait en rythme avec les pulsations de son cœur, lancinante et tenace.

Assis derrière la haute tribune d’acajou, l’homme en robe noire ne cillait pas. Les cheveux avaient blanchi sur les tempes, dessinant deux arcs argentés réguliers, et les rides autour des yeux s’étaient creusées comme des sillons de terre sèche. Mais le regard restait le même : ce gris d’ardoise limpide et froid qui, jadis, suffisait à paralyser les salles de conférences de l’université Jean-Moulin.

Pierre Delmas.

Sept ans qu’elle n’avait pas croisé ce regard sans qu’un écran de rancœur ou de silence ne s’interpose. Sept ans depuis le jour où, sur le perron de la maison familiale de Caluire, les valises déjà chargées dans le coffre de la voiture de Marc, son père lui avait lancé cette sentence sans appel : « Tu sacrifies une carrière de juriste pour devenir l’assistante docile d’un homme qui ne cherche qu’un marchepied. Tu mets toute ta vie et ta dignité entre ses mains, Lucie. Ne compte pas sur moi pour applaudir au désastre. »

Elle avait claqué la portière. Elle n’était jamais revenue.

Marc Salgado, lui, ne connaissait pas ce visage. Pour lui, le magistrat Delmas n’était qu’un vieux nom oublié d’un répertoire délaissé, une référence juridique dont sa femme ne parlait jamais. Il s’avança avec cette démarche souple et conquérante qu’il réservait aux rendez-vous de chantier et aux banquiers frileux. Ses souliers de cuir italien claquèrent sur le bois ciré. À ses côtés, son avocat, Maître Vernier, dépliait déjà un volumineux classeur noir d’un geste machinal, le visage fermé des hommes habitués à plier les divorces en quarante minutes montre en main.

Pauline Castaigne s’était assise sur le banc du public, au premier rang, les jambes croisées, un mouchoir froissé au creux de sa main manucurée. Elle avait remis ses cheveux en place et ajusté le col de son chemisier en soie crème, cherchant fébrilement à composer la mine éplorée d’une jeune femme prise malgré elle dans une querelle conjugale indécente. Deux policiers se tenaient près du chambranle, les bras croisés, gardant un œil vigilant sur elle.

Le juge ne quitta pas sa fille des yeux pendant de longues secondes. Son regard descendit sur le trench entrouvert, s’arrêta sur la tension du tissu bleu marine qui soulignait son ventre de sept mois, puis sur la main crispée de Lucie dont les jointures blanchissaient sous l’effort. Aucun tremblement ne trahit ses lèvres minces. Seul un imperceptible serrement de mâchoire marqua la tempe du magistrat.

Puis, d’un geste lent et parfaitement maîtrisé, Pierre Delmas posa ses deux mains à plat sur le buvard vert de son bureau.

— Veuillez vous asseoir, déclara-t-il d’une voix basse, sans inflexion.

La voix résonna dans le volume froid de la pièce. Lucie sentit ses jambes fléchir et se laissa glisser sur la chaise de bois ciré, à la table des demandeurs. Son avocate, Maître Claire Fabre, une consœur méthodique que Lucie avait choisie pour sa discrétion, s’installa à ses côtés en disposant trois chemises cartonnées.

Marc s’assit en face, esquissant un demi-sourire arrogant, presque compatissant, à destination de sa femme. Il posa ses avant-bras sur la table, la chemise d’un blanc parfait dépassant de deux centimètres de ses manches de veste, dégageant ce sillage de vétiver qui, ce matin encore, donnait la nausée à Lucie.

— Nous sommes réunis ce matin pour examiner la requête en divorce introduite par monsieur Marc Salgado, commença le juge en ouvrant le dossier posé devant lui, sans lever les yeux. En raison d’un empêchement médical soudain de ma consœur la présidente Vasseur, j’assure l’intérim de cette audience de conciliation et de fixation des mesures provisoires.

Maître Vernier prit la parole sans attendre, avec l’assurance onctueuse des avocats de droit des affaires égarés dans les affaires familiales :

— Monsieur le président, mon client souhaite aborder cette audience avec la plus grande bienveillance, malgré l’état de dégradation psychologique manifeste dans lequel s’enferme son épouse depuis plusieurs mois. Nous demandons la jouissance exclusive du domicile conjugal d’Annecy, la gestion conservatoire des parts sociales de la holding Salgado BTP afin de garantir la pérennité des chantiers en cours, ainsi que la désignation d’un administrateur judiciaire pour le portefeuille de valeurs mobilières. Madame Salgado, comme en témoignent plusieurs attestations versées aux débats, traverse un épisode dépressif sévère lié à sa grossesse, la rendant totalement incapable d’assumer la moindre responsabilité économique.

Marc hocha la tête, le regard triste et faussement accablé, tourné vers la tribune.

— C’est une épreuve terrible pour moi, monsieur le président, ajouta-t-il avec une nuance de regret parfaitement dosée. Lucie a toujours été fragile. Mais aujourd’hui, elle met en péril l’entreprise, nos salariés et l’avenir de l’enfant qu’elle porte. Elle voit des complots partout, elle m’accuse d’irrégularités absurdes… Tout à l’heure encore, sur les marches mêmes de votre palais, elle a orchestré un esclandre indigne, allant jusqu’à simuler une agression physique de la part de notre directrice financière pour tenter d’émouvoir les agents de sécurité.

Dans le public, Pauline laissa échapper un soupir tremblant, tamponnant le coin de ses yeux secs.

Lucie ne bougea pas. Elle gardait le dos droit, la colonne vertébrale tendue comme un arc, respirant par le nez pour endiguer la douleur sourde qui lui sciait les reins.

Le juge Delmas tourna lentement une page du dossier. Le crissement du papier sembla résonner comme une détonation.

— Maître Fabre ? dit le magistrat. Des observations préliminaires ?

Claire Fabre se leva, mais avant qu’elle n’ait pu prononcer le premier mot, Lucie posa la main sur la manche noire de sa robe. Les deux femmes échangèrent un regard. L’avocate comprit aussitôt et se rassit sans faire de bruit.

Lucie se leva à son tour. Chaque mouvement lui coûtait une déchirure sourde dans les muscles de l’abdomen, mais elle refusa de s’appuyer sur la table. Elle regarda droit devant elle, fixant le juge au-dessus du dossier.