Mon père repoussa ses lunettes sur son nez, s’empara du plan avec ses doigts noueux et jeta un coup d’œil méprisant au schéma de résistance des matériaux :
— « Évidemment que ça vrille, grand dadais ! Vos polytechniciens calculent tout avec des ordinateurs, mais ils ne savent pas ce que c’est qu’un paquet de mer qui s’abat de travers par le travers de bâbord. Il faut ajouter une nervure en titane forgé au tiers inférieur du mât, et laisser un jeu de deux millimètres sur la rotule d’étambot. »
Van Houten fixa mon père pendant dix secondes, puis éclata d’un rire tonitruant qui fit vibrer les cloisons de l’hôpital. Il me regarda par-dessus son épaule :
— « Erwan, écoute ton père. Et dis à tes comptables que le consortium souscrit à hauteur de soixante millions pour ouvrir votre propre chantier expérimental sur le port de commerce de Brest. À une seule condition. »
— « Laquelle, monsieur Van Houten ? » demandai-je.
— « Que le chef de chantier honoraire s’appelle Robert Morvan. Et qu’il ait son bureau sur le quai, avec vue directe sur la rade. Les loqueteux de son espèce valent tous les consultants en costume rayé de la place de Zurich. »
Mon père laissa échapper un grognement qui masquait mal une immense fierté ouvrière. Pour la première fois depuis des mois, ses yeux brillaient de cette passion indomptable qui l’avait fait vivre au milieu de la ferraille et du feu.
Six mois plus tard, au début du printemps, le soleil de mai inondait la rade de Brest d’une lumière d’or pur.
Une foule immense de plusieurs milliers d’ouvriers, d’ingénieurs, de marins et de familles s’était rassemblée le long des quais du port militaire et civil. Sur la cale de lancement numéro quatre, celle-là même où mon père avait commencé sa carrière comme simple apprenti riveteur à l’âge de quatorze ans, se dressait un géant des mers d’un blanc étincelant.
Le Ker-Morvan, premier cargo de deux cents mètres entièrement mû par des voiles rigides automatisées et piloté par nos algorithmes décarbonés, s’apprêtait à toucher l’eau pour la première fois. Sur la coque d’acier, les lettres bleu cobalt reflétaient les éclats scintillants des vagues d’Iroise.
Sur la tribune d’honneur, il n’y avait ni robes du soir ridicules, ni coupes de champagne tiède renversées avec morgue sur les marches d’un manoir prétentieux. Les invités d’honneur étaient des techniciens en bleu de chauffe, des calfats retraités aux mains noircies, des jeunes filles boursières de l’école des mousses, et Henrik Van Houten, souriant comme un patriarche heureux au milieu de son équipage.
Mon père se tenait tout en haut de l’estrade, vêtu non pas d’un habit de cérémonie guindé, mais d’un caban de laine neuf, d’un bleu marine profond, taillé à sa mesure dans une filature de Quimper. À son cou, une écharpe rouge tricotée par les femmes du comité des pêches de Douarnenez flottait gaiement dans la brise d’ouest.
C’était lui qui tenait le ruban de la bouteille de champagne traditionnelle.
Je m’approchai de lui et posai ma main sur son épaule. Il avait retrouvé toute sa force, toute sa stature. Le sel breton avait effacé jusqu’à l’ombre de la maladie et de l’humiliation.
— « C’est à toi de le baptiser, papa, » lui dis-je au milieu des clameurs de la foule et du concert de sirènes des remorqueurs qui saluaient l’événement. « Ce bateau, c’est ta sueur, tes hivers de misère et ta dignité. Rien n’aurait existé sans toi. »
Robert regarda l’immense proue qui fendait l’air, prête à affronter les grandes houles de l’océan Pacifique. Il sourit, un sourire plein d’une paix immense, celle des hommes qui ont traversé la tempête sans jamais courber la tête devant la bassesse des médiocres.
— « Va, mon grand navire ! » cria-t-il d’une voix puissante qui couvrit le mugissement du ressac. « Porte haut le nom de ceux qui bossent et le courage de ceux qui partagent ! Et souviens-toi toujours que la mer ne regarde pas les habits de ceux qui la naviguent, elle ne juge que leur cœur ! »
D’un geste net, vigoureux, hérité de cinquante ans de labeur physique, il projeta la lourde bouteille contre l’étrave d’acier. Le verre vola en éclats sous les acclamations assourdissantes de milliers de personnes, arrosant le blindage d’une écume blanche immaculée qui ruissela vers l’océan, libre et pure comme la marée montante.
Alors que l’immense colosse de fer glissait avec majesté sur les bers suiffés pour aller embrasser l’écume dans un grondement d’eau blanche magnifique, je regardai mon père essuyer furtivement une larme au coin de sa paupière rugueuse.
Ce soir-là, nous n’avions pas dînerez dans les ors stériles d’un manoir malouin d’où l’on jetait les pauvres comme des bêtes. Nous avons partagé un plat de cotriade chaude et du pain de campagne sur une simple table en bois brut face au goulet de Brest, entourés d’hommes vrais et de femmes loyales.
Et dans le silence serein de cette nuit bretonne où les phares du bout du monde allumaient leurs feux protecteurs les uns après les autres pour guider les marins vers le port, j’ai compris que la plus belle victoire d’un homme n’est pas d’amasser des fortunes ni de séduire des âmes vaniteuses, mais de pouvoir regarder son père dans les yeux sans jamais avoir à rougir de sa propre liberté.