Je détachai ses doigts de mon bras avec une lenteur méthodique, doigt par doigt.

— « Vous vous êtes ruinés vous-mêmes, monsieur de Keradec, le jour où vous avez confondu le prix des choses et la valeur des êtres. Dites aux journalistes ce que bon vous semble. Dès demain matin, mon conseil d’administration actera la rupture de nos pourparlers. Et si votre fille s’avise d’approcher mon père ou de prononcer encore une fois son nom, c’est au tribunal correctionnel que nous réglerons l’obstruction aux secours d’une personne en péril. »

Je me penchai vers mon père, glissai un bras sous ses jambes et l’autre derrière ses épaules, et le soulevai de nouveau dans mes bras. Mais cette fois-ci, je ne le portais pas comme un fardeau souffrant : je le portais comme un étendard.

Alors que je traversais l’immense galerie baignée de lumière pour regagner le vestibule, un phénomène inattendu se produisit. Henrik Van Houten ôta son chapeau de feutre et s’inclina solennellement sur notre passage. Derrière lui, Jean-Yves Le Gall, le principal armateur de Saint-Malo, un colosse breton à la barbe taillée court, posa son verre de cristal sur une console, se redressa de toute sa hauteur et applaudit à tout rompre. Un autre actionnaire lui emboîta le pas, puis une directrice de banque d’investissement, puis trois autres. En quelques secondes, l’orangerie entière se mit à ovationner l’ancien ouvrier naval de Brest, laissant Morgane et son père isolés au milieu de leur palais désert, pétrifiés dans leur disgrâce publique.

À l’extérieur, le vent soufflait toujours avec force, mais le chauffeur avait mis le moteur en marche et le chauffage tournait à plein régime dans la berline noire. J’installai mon père sur la banquette arrière, l’entourant d’un plaid de voyage en laine épaisse.

— « Respire, papa, » lui dis-je en m’asseyant à ses côtés, tenant ses mains abîmées entre les miennes pour achever de les réchauffer. « C’est fini. On rentre à la maison. »

Le vieil homme tourna lentement ses yeux clairs vers moi. À travers la vitre teintée du véhicule, il regarda s’éloigner les lustres scintillants du manoir des Keradec, dont la silhouette gothique semblait s’effondrer dans la nuit et les embruns.

— « Elle était belle, Erwan… » murmura-t-il avec cette infinie tristesse des gens simples qui n’ont jamais appris à rendre le mal pour le mal. « Mais elle avait les yeux comme les roches sous la mer : lisses au-dessus, et coupants comme du verre pour celui qui s’y aventure. »

— « C’est toi qui m’as appris à lire les cartes marines, papa. J’aurais dû regarder plus attentivement les récifs. »

— « L’essentiel, mon garçon, ce n’est pas d’éviter tous les grains… c’est de garder son cap et de ne jamais jeter son ancre dans la boue pour flatter les marchands du port. »

La voiture quitta le domaine des Keradec, franchit les lourdes grilles en fer forgé où attendaient effectivement deux camionnettes de chaînes d’information télévisée que nous ignorâmes superbement, et prit la route côtière en direction de l’hôpital de Saint-Malo.

Les trois jours qui suivirent furent une véritable tornade.

À l’hôpital de la baie, le docteur Caradec arriva dès le lendemain matin par le premier train en provenance de Brest. Il prit en charge mon père avec cette sollicitude bourrue des praticiens de province. Le diagnostic confirma ce que j’avais craint : une crise d’insuffisance cardiaque sévère, grandement aggravée par une hypothermie avancée. Si Robert était resté dehors une demi-heure de plus sous le crachin malouin, ses ventricules auraient cessé de battre.

Mais l’ancien ouvrier naval avait la carcasse dure des chênes de Cornouaille. Gavé de cardiotoniques, réchauffé par des bouillottes et abreuvé de soupes chaudes que les infirmières lui servaient avec un dévouement touchant, il retrouva ses couleurs dès le lundi soir. Il passait ses après-midis à dessiner des coupes de coques de navires sur le dos de ses ordonnances médicales, expliquant aux jeunes externes médusés comment optimiser le sillage d’un patrouilleur par mer formée.

Pendant ce temps, dans les salons parisiens et sur les places financières de Rotterdam et de Londres, le retentissement du scandale de Saint-Malo fit l’effet d’une déflagration sous-marine.

Van Houten n’avait pas menti. Le mardi matin, le consortium du Nord publiait un communiqué laconique annonçant la rupture immédiate de toutes ses négociations d’investissement avec le groupe Keradec, invoquant un « désalignement éthique fondamental et une gouvernance incompatible avec les valeurs de responsabilité humaine du transport maritime moderne ». Le cours de l’action Keradec dévissa de quarante pour cent en une seule séance de bourse. Les banques créancières, affolées par l’humiliation publique et la défection des armateurs historiques, exigèrent le remboursement immédiat de leurs lignes de crédit à court terme.

Morgane tenta de m’appeler quarante-sept fois. Elle m’envoya des lettres suppliantes, des messages où l’arrogance d’hier cédait la place à des sanglots enregistrés et à des menaces de poursuites judiciaires pour rupture abusive de fiançailles, avant de revenir à des offres d’arrangement financier. Je ne pris pas un seul appel. Je chargeai mon cabinet d’avocats de lui signifier une mise en demeure formelle de ne plus m’approcher, sous peine de déposer une plainte pénale avec constitution de partie civile pour mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance à personne en danger, appuyée par le témoignage sous serment de Van Houten et du maître d’hôtel Tanguy.

Quant à mon entreprise, AeroNav Technologies, elle ne souffrit aucunement de la séparation. Bien au contraire.

Le mercredi après-midi, Van Houten entra dans la chambre d’hôpital de mon père à Saint-Malo, vêtu de son éternel pardessus sombre, tenant sous le bras un énorme dossier relié de cuir. Sans un mot de flatterie commerciale, il posa le document sur la tablette roulante entre les médicaments et le compotier de pommes.

— « Ton fils est un ingénieur de génie, Bob, » déclara le Flamand d’une voix de stentor en s’asseyant sur l’unique chaise métallique de la chambre. « Mais ses ailes rigides en carbone manquent de souplesse au niveau de l’emplanture sur les coques larges. Nos chantiers de Gand ont calculé qu’en cas de tempête de force dix dans le golfe de Gascogne, le mat d’artimon vrillerait de trois degrés. »