C’était un applaudissement. Lent, lourd, ironique.

La foule s’écarta pour laisser passer Henrik Van Houten. L’armateur anversois, colosse aux cheveux d’argent dont la famille contrôlait la moitié des terminaux portuaires de la mer du Nord, avançait en s’appuyant sur sa canne au pommeau d’or martelé. Il ne regardait ni Morgane ni son père. Ses yeux perçants, taillés dans la même roche que les falaises de Zélande, étaient fixés sur le visage ravagé de mon père, assis au fond du fauteuil.

Van Houten s’arrêta devant le vieil homme. Il se pencha légèrement, plissa les paupières, puis ses lèvres sévères s’incurvèrent en un pli indéchiffrable.

— « Gottverdomme… » lâcha-t-il dans un murmure rauque qui fit frissonner l’auditoire. « Bob ? C’est toi, Bob Morvan ? »

Mon père leva péniblement ses paupières gonflées d’humidité. Ses yeux délavés, couleur de marée descendante, croisèrent ceux du magnat belge. Une étincelle de reconnaissance jaillit dans son regard fatigué.

— « Henrik… ? » articula mon père d’une voix éraillée. « Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais fagoté comme un prince, grand diable de Flamand ? »

Un silence de plomb, épais comme le brouillard d’octobre sur la Manche, tomba sur les quarante invités de prestige. Morgane parut vaciller sur ses talons aiguilles, son regard errant frénétiquement de l’un à l’autre sans comprendre la géométrie du piège qui venait de se refermer sur son destin.

— « Bob… trente-huit ans que nous ne nous étions pas croisés, » dit Van Houten, dont la voix résonna soudain avec l’autorité d’un amiral en chef. Puis, se tournant vers l’assemblée ébahie, il pointa sa lourde canne vers le vieil ouvrier :
— « Vous voulez savoir qui est cet homme que cette jeune dinde sans cervelle a laissé pourrir sous la bruine ? En 1988, lors de l’incendie de la raffinerie maritime de Donges, j’étais un jeune capitaine irresponsable à bord d’un pétrolier dont la cale arrière prenait feu le long du quai de déchargement. Tout le monde fuyait vers la terre. Les pompiers reculaient devant le risque d’explosion du GPL. Le seul homme qui est monté à bord avec un masque à cartouche et un chalumeau pour découper la vanne de secours et nous permettre d’évacuer le navire en pleine nuit, c’était le chef chaudronnier Robert Morvan. Il y a laissé deux orteils écrasés et la moitié de la capacité de son poumon droit sous les fumées d’hydrocarbures. Sans lui, je serais une poignée de cendres dispersée dans l’estuaire de la Loire depuis quatre décennies. »

Un murmure stupéfait s’éleva parmi les convives. Henri de Keradec devint blême, sa superbe aristocratique se délitant comme du sucre dans l’eau de mer.

Van Houten se tourna alors lentement vers Morgane, dont la bouche s’ouvrait et se fermait sans qu’aucun son articulé ne parvienne à franchir ses lèvres peintes.

— « Mademoiselle, » reprit le milliardaire belge avec une politesse glaciale qui valait condamnation à mort sociale, « vous avez parlé de votre rang. Mais votre rang n’est fait que de l’argent que vos ancêtres ont accumulé sur le dos de marins qui valaient cent fois mieux que vous. Si vous imaginez un seul instant que le consortium maritime du Nord confiera un centime de ses cargaisons ou de ses investissements technologiques à une femme capable de laisser mourir de froid l’homme sans qui ni son fiancé ni moi-même ne serions ici ce soir, c’est que votre vanité n’a d’égal que votre stupidité crasse. »

Puis, pivotant vers Henri de Keradec, Van Houten acheva son exécution sans élever la voix :
— « Considérez notre protocole d’accord tripartite comme nul et non avenu. Dès lundi huit heures, mes juristes retirent nos garanties bancaires du holding Keradec. Nous investirons directement dans la structure exclusive d’Erwan Morvan. S’il consent encore à faire des affaires avec des gens de notre espèce. »

Un silence de mort régnait sur la grande salle de réception. Les quarante actionnaires, flairant la chute irrémédiable de la maison Keradec et l’ascension fulgurante de ma légitimité propre, s’écartèrent instinctivement de Morgane et de son père, comme s’ils portaient soudain la peste noire.

Je m’avançai vers Morgane. Elle tremblait de tous ses membres, non pas de honte pour ce qu’elle avait commis, mais de l’anéantissement brutal de toutes ses ambitions mondaines.

— « Tu te souviens de ce que tu m’as dit dehors ? » lui dis-je doucement, sans colère apparente, avec le mépris souverain de celui qui a définitivement levé le voile. « Tu m’as demandé de cesser de traîner dehors parce que ce loqueteux te faisait honte. Mais la seule souillure sur ce granit, ce soir, c’est le reflet de ton âme dans le champagne que tu as osé verser à ses pieds. »

Je me tournai vers le majordome de la maison, un vieil homme digne nommé Tanguy, dont les yeux humides d’émotion regardaient mon père avec un respect infini.

— « Tanguy, faites préparer la voiture de fonction de mon entreprise, s’il vous plaît. Et faites monter les valises de mon père. Nous quittons cette maison. »

— « Tout de suite, monsieur Morvan, » répondit le maître d’hôtel en s’inclinant plus bas qu’il ne l’avait jamais fait pour le maître des lieux. « Et si monsieur me le permet… mon père était ajusteur aux chantiers navals de Nantes. C’est un honneur d’avoir reçu monsieur votre père sous ce toit, ne serait-ce qu’une heure. »

Tanguy jeta son torchon de service sur un guéridon d’acajou et s’empressa de porter lui-même les deux valises en carton ficelées vers la cour d’honneur.

Henri de Keradec tenta un ultime barrage, m’attrapant par la manche de ma veste avec la panique d’un naufragé dont le canot coule à pic :
— « Erwan ! Ne fais pas ça… Réfléchis ! La presse est en route, les journalistes du Figaro Économie et des Échos attendent devant les grilles ! Pense à l’actionnariat, pense au carnet de commandes ! Morgane va présenter des excuses publiques… Nous allons faire une donation au fonds de solidarité des marins… N’importe quoi ! Mais ne nous ruine pas ! »