Morgane tenta une manœuvre désespérée. Elle s’avança au milieu de la pièce avec une grâce forcée, un rire d’opéra sur les lèvres, battant des mains pour capter l’attention générale.

— « Mes chers amis ! Veuillez nous excuser pour cet incident tout à fait imprévu ! » lança-t-elle d’une voix faussement attendrie, bien que percutée d’aigus hystériques. « Erwan a toujours eu ce grand cœur un peu trop démonstratif qui fait son charme d’ingénieur… Il vient de porter secours à un malheureux vagabond égaré sur notre domaine côtier. Les gardes et la sécurité vont immédiatement escorter ce pauvre hère vers l’hospice municipal, et nous pourrons enfin procéder à l’annonce de nos noces et au toast officiel ! »

Deux agents de sécurité en costume sombre, engagés par la famille de Morgane pour filtrer les entrées du manoir, s’avancèrent déjà d’un pas rapide pour empoigner mon père.

— « Si l’un de vous pose seulement l’index sur cet homme, » articulai-je d’une voix qui résonna dans chaque recoin de la haute galerie, « je lui brise les deux avant-bras avant que son badge de service ne touche le parquet. »

Les deux vigiles se pétrifièrent sur place. Ils travaillaient pour l’argent de Keradec, mais ils avaient reconnu l’inflexion d’un homme prêt à tuer pour défendre son sang.

Je m’avançai lentement jusqu’au centre de la rotonde, là où le marbre blanc formait une rose des vents géante. Avec une infinie douceur, j’installai mon père dans le fauteuil club en cuir bordeaux que le père de Morgane s’était réservé près de l’âtre crépitant. Robert poussa un léger gémissement de soulagement en sentant la chaleur des flammes lécher ses doigts gourds. Je me tournai ensuite vers l’assemblée des quarante actionnaires.

Leurs visages étaient des masques d’incompréhension, d’embarras bourgeois et de curiosité morbide. Henri de Keradec, le père de Morgane, un septuagénaire aux tempes argentées, drapé dans une superbe condescendance diplomatique, s’avança vers moi, le front plissé par l’agacement d’un noble offensé par une roture intempestive.

— « Erwan, mon cher garçon, qu’est-ce que c’est que cette mascarade sordide ? » dit-il à mi-voix, sur un ton de réprimande feutrée. « Tu perds la tête ? Nous sommes à dix minutes de signer l’accord de fusion devant les notaires et la presse financière. Ta fiancée a géré l’organisation de main de maître. Renvoie ce vieil homme à la conciergerie et va te changer, tu es indécent ! »

— « Ce vieil homme, monsieur de Keradec, » répondis-je en le fixant d’un regard qui fit vaciller son assurance patricienne, « s’appelle Robert Morvan. Et s’il y a une seule personne dans cette salle qui a le droit moral, légal et technique de se trouver assis au coin de ce feu, c’est lui. Pas vous. »

Un murmure scandalisé parcourut l’assistance. Une jeune héritière renversa quelques gouttes de son breuvage sur sa robe ; Henrik Van Houten, lui, fronça ses épais sourcils flamands et s’avança d’un pas lourd, observant mon père avec une soudaine acuité.

— « Vous parlez tous de notre technologie de propulsion vélique autonome avec l’arrogance de ceux qui n’ont jamais vu une tôle d’acier de près, » continuai-je en désignant du doigt la maquette étincelante. « Vous louez le génie d’AeroNav, vous applaudissez mes brevets sur les stabilisateurs hydrodynamiques et les ailes rigides en carbone. Mais ces brevets n’ont pas été conçus dans un amphithéâtre feutré de la capitale. Ils sont nés ici, en Bretagne, dans un hangar en tôle ondulée de Lanvéoc, où l’homme que votre fille vient de traiter de loqueteux travaillait seize heures par jour à la disqueuse et au chalumeau pour payer mes livres de mathématiques spéciales ! »

Morgane tenta d’intervenir, la voix brisée par une rage folle :
— « Arrête ça ! Tu inventes une mythologie de caniveau ! Tu nous fais honte ! Tu t’humilies toi-même ! »

— « C’est toi qui as commis l’infamie suprême, Morgane, » tranchai-je en sortant de la poche de mon père son vieux téléphone cabossé, dont l’écran fendillé portait encore les traces du champagne qu’elle venait de lui verser dessus à l’extérieur. « Tu as refusé que mon père entre dans cette maison parce que ses mains calleuses et sa veste râpée ne cadraient pas avec ton décor d’aristocrates décadents. Tu as confisqué son téléphone, tu l’as contraint à rester sous la pluie battante par quatre degrés, et surtout… surtout, tu as rejeté les appels du docteur Caradec qui tentait de nous avertir que ses bilans sanguins montraient une décompensation cardiaque imminente ! »

À ces mots, un frémissement d’horreur véritable parcourut la salle. Plusieurs épouses d’armateurs portèrent la main à leur gorge. Les hommes d’affaires, si cyniques fussent-ils en matière de rendement boursier, appartenaient tous à un univers maritime où l’abandon d’un homme dans la tempête constitue le crime le plus impardonnable de l’humanité.

— « Elle voulait qu’il meure, » articulai-je avec une effroyable clarté. « Elle savait que s’il s’effondrait sur ces dalles extérieures, dans l’ombre du parc, personne ne le trouverait avant demain matin. Et que le mariage se ferait sans cette tache ouvrière sur l’écusson des Keradec. »

— « C’est un tissu de calomnies abominables ! » hurla Morgane, ses ongles peints de pourpre s’enfonçant dans ses paumes tandis que son visage blanchissait sous son fard. « Papa, dis-lui ! Fais expulser ce fou ! Il délire ! »

Henri de Keradec tenta de reprendre contenance pour sauver ce qui pouvait l’être de son honneur familial et, surtout, de son montage financier :
— « Erwan, cela suffit ! Ces accusations sont absurdes et diffamatoires. Morgane a peut-être manqué de tact, mais elle a des égards qu’on ne saurait contester. Nous pouvons appeler une ambulance privée pour monsieur ton père, mais de grâce, revenons à la raison. L’alliance AeroNav-Keradec représente cent cinquante millions d’euros ! On ne jette pas un empire aux orties pour un drame de famille mal géré ! »

C’est à cet instant précis qu’un bruit sec et mesuré retentit au fond de la rotonde.