Sarah resta immobile un instant, comme incapable de concevoir la réalité de ce qui venait de se produire. Puis, ses yeux se posèrent sur moi. Sans un mot, bravant le protocole de la cour, elle se jeta dans mes bras. Je la serrai contre mon cœur de toutes mes forces, sentant ses larmes chaudes humidifier le col de ma veste. C’étaient des larmes de délivrance, de douleur lavée, de renaissance pure.
Julien Vaneck s’approcha alors de nous, un dossier sous le bras, le visage éclairé par un profond sentiment du devoir accompli.
« Sarah est libre, Tina », dit-il doucement. « Elle rentre à la maison aujourd’hui. »
« Et moi, Julien ? » demandai-je avec lucidité. « La bagarre dans la buanderie, les blessures de Brigitte… »
L’avocat esquissa un sourire complice. « J’ai versé le rapport du surveillant Mercier et les aveux de Clara au dossier. Tu as agi en état de légitime défense absolue pour empêcher l’exécution d’un contrat criminel sur une détenue innocente. Le parquet a décidé de classer sans suite l’incident de la buanderie. De plus, pour ton aide déterminante dans le démantèlement du réseau Morvan, le juge d’application des peines a accepté d’examiner immédiatement ta demande de libération conditionnelle anticipée avec aménagement de fin de peine. Tu as purgé les trois quarts de ta peine, Tina. Dans deux semaines, tu seras dehors. »
Mes jambes flanchèrent. Ce que je n’avais jamais osé espérer, ce que j’avais cru inaccessible pendant tant d’années passées derrière le béton et l’acier, m’était offert en un seul matin : la liberté, et mon enfant à mes côtés.
Sarah prit mes deux mains dans les siennes, serrant fort mes doigts abîmés par les années d’épreuves.
« Je vais t’attendre, maman », murmura-t-elle, les yeux pétillants d’un éclat nouveau. « J’ai loué une petite chambre d’étudiante près de Montmartre. J’ai trouvé un travail dans une librairie. Je t’attendrai chaque minute de chaque jour. Et quand la grande porte verte de Fresnes s’ouvrira, je serai sur le trottoir pour te ramener à la maison. »
Deux semaines plus tard, le 28 octobre au matin, une pluie fine et tiède lavait les pavés de l’avenue de la Division Leclerc.
Le lourd portail métallique de la prison de Fresnes s’ouvrit avec son grincement familier, laissant passer une brise légère chargée de l’odeur des feuilles mortes et de la terre mouillée. Je fis un pas en avant, vêtue d’un jean neuf et d’un caban sombre, un simple sac de voyage en toile noire posé sur l’épaule.
Je ne me retournai pas pour regarder les miradors ou les barbelés. Je regardai devant moi.
Là-bas, sous un parapluie jaune qui défiait la grisaille de l’automne, une jeune femme souriait à travers ses larmes, son écharpe rouge flottant légèrement au vent. Autour de son cou, sur son pull de laine claire, brillait le petit trèfle en argent aux reflets étincelants.
Sarah fit quelques pas vers moi, puis se mit à courir.
Quand nos bras se refermèrent l’un sur l’autre au milieu du trottoir, les années de froid, de solitude et de culpabilité disparurent à tout jamais, balayées par la chaleur d’une vie qui recommençait enfin.