Cette nuit-là, allongée sur mon matelas de mousse élimé, les yeux rivés sur les fissures jaunâtres du plafond de ma cellule, je n’avais pas fermé l’œil. J’avais passé ma jeunesse à commettre des erreurs, à me battre pour des territoires sans importance, à fuir mes responsabilités jusqu’à ce que le destin me rattrape et m’enferme derrière ces barreaux. J’avais failli à mon rôle de mère une première fois en laissant la justice m’enlever mon enfant. Il était hors de question que je la laisse mourir ici.
Si je devais brûler en enfer pour la sauver, j’allais moi-même allumer le bûcher.
Au petit matin, la cloche métallique sonna avec son vacarme habituel. L’odeur étouffante de café d’orge et de cire industrielle envahit la galerie. Pendant que les détenues traînaient des pieds vers les douches collectives, je contournai le premier étage de l’aile B pour rejoindre les cuisines. C’était là que régnait Nadia.
Nadia était une légende vivante à Fresnes. Vingt ans de placard pour une affaire de braquage qui avait mal tourné, mais surtout une femme respectée d’un bout à l’autre de l’établissement pénitentiaire. Ni les surveillants ni la direction ne levaient la voix contre elle, car Nadia gérait les approvisionnements clandestins : téléphones prépayés, tabac brun, analgésiques et renseignements de première main.
Je la trouvai adossée à l’imposant plan de travail en inox, en train d’éplucher machinalement des sacs entiers de pommes de terre avec un vieux couteau d’office dont la lame était usée jusqu’à la corde.
« Tina », dit-elle sans lever les yeux de sa besogne. « On raconte que tu as envoyé valser la grosse Brigitte hier dans la poussière. C’était spectaculaire, paraît-il. Mais stupide. Tu sais très bien qu’elle est rancunière comme une hyène affamée. »
« Brigitte n’est pas mon problème, Nadia. J’ai besoin de toi. »
La vieille braqueuse s’arrêta net. La lame resta suspendue au-dessus d’une pomme de terre pelée. Elle releva la tête, ses petits yeux noirs et perçants fouillant mon visage avec une lucidité troublante. Elle essuya ses mains calleuses sur son tablier taché d’amidon.
« Tu as cette lueur dans le regard que je n’avais pas vue chez toi depuis dix ans, Tina. Qu’est-ce qui se passe ? »
« La gamine. Sarah. Ce n’est pas une détenue comme les autres. C’est ma fille, Nadia. »
Le silence tomba dans la grande cuisine déserte, lourd, pesant, seulement rompu par le ronronnement sourd de la tuyauterie de vapeur. Nadia ne cilla pas. Elle posa lentement son couteau sur la planche de bois massif, prit une grande inspiration, puis contourna l’îlot central pour venir se planter juste devant moi.
« Tu en es sûre ? » demanda-t-elle, la voix adoucie mais grave.
« Le pendentif de ma grand-mère. L’entaille que j’avais faite moi-même au dos avec mon canif le jour de mes seize ans. Et son visage… C’est elle, Nadia. Je le sais au plus profond de mes tripes. Et le type qui l’a envoyée ici n’est autre que son beau-père, Vincent Morvan. Il veut la faire taire définitivement pour qu’elle ne révèle pas ses montages financiers. Hier au parloir, il m’a menacée de mort. Si je ne fais rien, elle finira retrouvée pendue à un drap dans sa cellule avant son audience d’appel. »
Nadia croisa les bras sur sa poitrine, son visage tanné par les épreuves se durcissant sous l’effet de la concentration. « Morvan… Ce nom me dit quelque chose. Le type du Havre, n’est-ce pas ? L’importateur de pièces détachées ? »
« Exactement. C’est lui qui contrôle les docks de la zone sud. »
« Il a le bras long, Tina. Très long. S’il a réussi à monter un coup pareil avec la complicité d’avocats et de flics ripoux, il a certainement payé des gens ici pour faire le ménage. Fresnes n’est pas étanche. Tu as des surveillants qui arrondissent leurs fins de mois en fermant les yeux pendant la ronde de minuit. »
« C’est pour ça que je dois le frapper là où il ne s’y attend pas. Il me faut un téléphone sécurisé, un accès aux dossiers externes et un moyen d’envoyer des preuves à l’extérieur. Je dois contacter quelqu’un de propre. Quelqu’un qui ne mange pas dans la main de Morvan. »
Nadia resta silencieuse un long moment, fixant la vapeur qui s’échappait d’une marmite bouillonnante. Puis, d’un coup de menton sec, elle me fit signe de la suivre vers la réserve arrière, une pièce obscure encombrée de caisses d’oignons et de bidons d’huile de friture. Elle souleva un faux panneau de contreplaqué dissimulé derrière un empilement de sacs de farine et en sortit un petit appareil noir enveloppé dans un chiffon de laine.
« Un smartphone d’ancienne génération », murmura-t-elle. « Carte prépayée non enregistrée, rechargée par mon neveu à l’extérieur. La batterie est pleine. Tu as dix minutes par jour pour capter le signal près de la fenêtre du séchoir au troisième niveau. Pas une seconde de plus, sinon les scanners de la direction vont trianguler l’onde. »
« Merci, Nadia. Je n’oublierai jamais. »
« Ne me remercie pas encore. Si tu te fais prendre, je dirai que tu l’as volé. Et fais attention à Brigitte. Elle n’a pas digéré son humiliation. Elle attend son heure. »
Je glissai l’appareil dans la doublure intérieure de mon sweat-shirt. La première étape était franchie, mais le plus dur restait à faire. J’avais besoin d’un avocat intègre, d’un défenseur capable de fouiller dans les archives financières de la société de Morvan sans se laisser corrompre ni intimider.
Dans ma mémoire resurgit alors le nom de Julien Vaneck. Dix ans plus tôt, Vaneck était un jeune avocat commis d’office, plein d’idéaux naïfs mais doué d’une ténacité féroce. Il m’avait défendue lors de mon second procès, évitant que je prenne le maximum de la peine grâce à un travail minutieux sur les vices de procédure. Depuis, il s’était fait un nom dans le droit pénal des affaires, réputé pour sa rigidité morale et son aversion viscérale pour les corrompus.