Je fis un pas de côté au dernier millième de seconde. Le verre lacéra le tissu de mon épaule gauche, m’arrachant une brûlure cuisante, mais le coup principal avait manqué sa cible. Profitant de son élan, j’abattis mes deux poings joints sur sa nuque avec toute la force du désespoir. Brigitte chancela mais ne tomba pas. C’était un roc insensible à la douleur superficielle. Elle pivota en rugissant et m’assena un coup de boule violent en plein visage.
Le craquement de mon nez brisé résonna dans mon crâne. Une pluie d’étoiles noires explosa devant mes yeux et le goût métallique du sang envahit instantanément ma bouche. Mes jambes se dérobèrent un instant sous l’impact. Je tombai à genoux sur les dalles humides.
Brigitte leva son éclat de miroir pour frapper en plongeant.
« Maman ! Non ! » hurla Sarah.
Ce mot. Ce simple mot prononcé dans la détresse la plus pure fit s’effondrer en moi toutes les digues de la fatigue et de la douleur. Elle l’avait dit d’instinct, sans savoir, comme un appel universel à la protection que seule une mère pouvait entendre.
Je refusai de mourir. Je refusai de la laisser seule.
D’un mouvement réflexe guidé par la survie, j’attrapai le manche d’une lourde serpillière industrielle posée contre la cuve et le balayai de bas en haut. Le bois dur percuta le poignet de Brigitte avec la précision d’un couperet. L’os craqua nettement. L’éclat de verre glissa de ses doigts engourdis et retentit sur le sol avant de glisser sous une machine à laver.
Sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, je me relevai d’un bond, ignorant la douleur aveuglante de mon nez brisé. J’enchaînai deux crochets dévastateurs au foie et à la mâchoire. Le second coup la souleva presque du sol avant qu’elle ne s’effondre lourdement sur le carrelage, inconsciente, la bouche ouverte dans un râle d’agonie étouffé.
Clara, pétrifiée par le dénouement du combat, leva les mains en l’air, tremblant de tout son corps, le dos collé contre le mur de briques.
« Pitié… me frappe pas, Tina… me frappe pas… » pleurnicha-t-elle.
« Dis-moi qui t’a payée », soufflai-je en m’essuyant le menton d’un revers de manche ensanglanté. « Dis-le-moi avant que je ne perde patience. »
« C’est le maton de garde ! Morel ! » s’écria-t-elle, au bord de l’hystérie. « C’est lui qui nous a donné le verre et ouvert la buanderie ! Il a dit qu’un type de l’extérieur lui avait versé dix mille euros pour qu’on règle le compte de la gamine pendant la distribution du linge ! Je n’ai fait que suivre Brigitte, je te le jure ! »
Au même moment, le bruit précipité de bottes retentit dans le couloir extérieur. La porte s’ouvrit à la volée. Le surveillant Morel apparut sur le seuil, la matraque au clair, suivi de deux autres gardes. En découvrant Brigitte gisant inerte sur le sol et moi debout, le visage ensanglanté mais les yeux flamboyants de rage, il pâlit d’un coup.
« Vargas ! Qu’est-ce que tu as fait ? En cellule disciplinaire ! Tout le monde au cachot ! » beugla-t-il pour masquer sa panique.
« Essaie un peu pour voir, Morel », répliquai-je calmement, sans un tremblement dans la voix. « Clara vient de cracher le morceau. Les dix mille euros de Vincent Morvan pour faire assassiner une détenue dans une buanderie verrouillée par tes soins. Tu crois que l’Inspection générale va apprécier le transfert sur ton compte bancaire ? »
L’homme se figea. Les deux gardes qui l’accompagnaient le regardèrent avec stupeur, comprenant instantanément que l’affaire dépassait une simple bagarre entre prisonnières. L’un d’eux, un surveillant plus âgé nommé Mercier, réputé pour sa droiture, posa doucement la main sur le bras de Morel.
« Baisse ton arme, Morel. On emmène Brigitte à l’infirmerie et on appelle le directeur adjoint tout de suite. Vargas, Sarah, restez où vous êtes. Personne ne bouge jusqu’à l’arrivée des officiers de permanence. »
La partie d’échecs venait de changer de camp.
Les trois jours qui suivirent furent une traversée du néant. Sarah et moi fûmes placées en quartier d’isolement préventif, dans deux cellules voisines de l’aile administrative, protégées des détenues ordinaires par ordre express de la direction pénitentiaire. Le surveillant Morel avait été suspendu de ses fonctions le soir même, puis placé en garde à vue après que la police judiciaire eut découvert des liasses de billets non déclarées dissimulées dans son casier de vestiaire.
Par la fente d’aération qui reliait nos deux cellules par le haut du mur, nous pouvions enfin nous parler sans témoins, murmurant dans l’obscurité feutrée des nuits carcérales.
« Tina ? Tu m’entends ? » appelait Sarah à travers le conduit métallique.
« Je suis là, ma puce. Je ne bouge pas. »
« Pourquoi tu as fait tout ça pour moi ? Pourquoi risquer ta vie et ton dossier pour une fille que tu ne connaissais même pas il y a trois jours ? »
Mon cœur se serra douloureusement dans ma poitrine. Le moment de vérité était arrivé. Je ne pouvais plus reculer. Les mensonges et les omissions appartenaient au passé.
« Je te connaissais, Sarah. Depuis le premier souffle que tu as poussé dans une petite clinique de banlieue il y a dix-huit ans. »
Un silence épais tomba de l’autre côté de la grille.
« Qu’est-ce que tu dis ? » murmura-t-elle, la voix vibrante d’une incertitude déchirante.
« Le médaillon en argent avec le trèfle. L’entaille au dos en forme de croix… C’est moi qui l’ai gravée. Je m’appelle Tina Vargas, mais à ta naissance, je m’appelais Christine. J’étais jeune, stupide, prise au piège dans un engrenage criminel dont je ne savais pas comment sortir. Quand la police a encerclé ma planque, j’ai su que j’allais partir pour de très longues années. J’ai confié mon bébé aux services de l’assistance publique avec ce seul bijou autour du cou, en me promettant de te retrouver un jour, quand je serais devenue quelqu’un de digne. »