L’après-midi même, pendant l’heure de corvée au séchoir à linge, je m’enfermai dans la cabine de repassage. L’humidité y était étouffante, les draps détrempés étendant un rideau opaque entre moi et la porte vitrée. Allumant fébrilement le petit téléphone, je composai de mémoire le numéro de son cabinet parisien.

Après quatre sonneries qui me parurent durer une éternité, une voix familière et posée décrocha.

« Cabinet Vaneck, j’écoute. »

« Julien ? C’est Tina. Tina Vargas. Ne raccroche pas, je t’en supplie. »

Il y eut un temps d’arrêt à l’autre bout du fil. Le souffle court de l’avocat trahissait sa surprise.

« Tina ? Tu m’appelles depuis une ligne clandestine ? Tu sais ce que tu risques ? »

« Je n’ai plus rien à perdre, Julien. Écoute-moi attentivement. Sarah Delorme est enfermée ici, à Fresnes, depuis quinze jours. Condamnée pour trafic de stupéfiants dans une affaire montée de toutes pièces. »

« Je connais le dossier », répondit-il d’un ton plus sombre. « J’ai vu passer la condamnation dans les gazettes judiciaires. L’affaire du Havre. Un dossier plié en quarante-huit heures par le parquet. Trop vite, beaucoup trop vite à mon goût. Pourquoi t’intéresses-tu à cette gamine ? »

« Parce que c’est ma fille, Julien. »

Un silence lourd s’installa sur la ligne, seulement troublé par le crépitement lointain des relais téléphoniques.

« Mon Dieu, Tina… » souffla-t-il enfin. « Tu es sûre ? »

« Le médaillon que tu avais toi-même consigné dans mon inventaire de fouille il y a quinze ans, avant que les services sociaux ne l’emportent. C’est elle. Elle a été piégée par son beau-père, Vincent Morvan. Il l’utilise comme fusible pour sauver sa peau. Il est venu ici la menacer en personne. Si nous n’agissons pas immédiatement, elle sera assassinée entre ces quatre murs. Morvan a des contacts à l’intérieur. »

J’entendis le bruit d’une chaise qu’on repousse et le froissement de dossiers qu’on manipule. Vaneck avait repris son réflexe de prédateur des prétoires.

« Si ce que tu dis est vrai, Tina, Morvan a commis une erreur monumentale. Pour faire condamner Sarah, il a dû verser au dossier les statuts de sa société holding, la Trans-Atlantic Logistics. J’ai un contact aux douanes judiciaires de Rouen. Mais j’ai besoin d’éléments précis. Sarah t’a-t-elle parlé de documents ou de registres particuliers ? »

« Elle m’a dit qu’il l’avait emmenée dans une banque privée de Deauville deux semaines avant son arrestation pour ouvrir un coffre-fort à son nom. Elle n’a jamais su ce qu’il y avait déposé, mais il lui a fait signer une procuration permanente. »

« Un coffre ? Si Morvan y a entreposé ses doubles de facturation maritime et ses livres de comptes secrets sous le nom de Sarah, c’est notre porte de sortie. Je dépose une requête en incident de procédure dès cet après-midi pour obtenir un mandat de perquisition conservatoire sur ce coffre. Mais Tina… fais extrêmement attention. Si Morvan apprend que nous fouillons dans ses affaires privées, il n’attendra pas le procès en appel pour faire taire Sarah. »

« Je veillerai sur elle. Dépêche-toi, Julien. »

Je coupai la communication, effaçai l’historique et retirai la batterie avant de dissimuler à nouveau le téléphone dans mon linge sale. Mon pouls battait à tout rompre contre mes tempes. L’espoir était mince, fragile comme une feuille morte dans une tempête d’automne, mais il existait.

En sortant du séchoir, je sentis immédiatement que l’atmosphère de la prison s’était alourdie d’une tension anormale. Les surveillants semblaient absents des coursives principales, une anomalie qui ne trompait jamais les pensionnaires de longue date. Quand l’administration se fait discrète, c’est que la violence se prépare dans l’ombre avec la complicité tacite de ceux qui portent l’uniforme.

Je pressai le pas vers l’aile C, là où se trouvait la cellule individuelle où Sarah avait été affectée par mesure d’isolement provisoire.

En tournant à l’angle du couloir du rez-de-chaussée, mon sang se glaça.

La porte de la buanderie centrale était entrouverte, bloquée de l’intérieur par un balai de cantine. Des bruits sourds de lutte, des halètements et des gémissements étouffés s’en échappaient. Je reconnus immédiatement la voix plaintive de ma fille.

Sans réfléchir, sans calculer les conséquences ni le risque d’une peine supplémentaire, je me jetai de tout mon poids contre la porte en bois épais. Le verrou improvisé céda dans un craquement sec de bois brisé.

La scène qui s’offrit à mes yeux me fit basculer dans une furie absolue.

Sarah était plaquée contre la cuve de lavage en acier, les bras tordus dans le dos par Clara. Ses vêtements étaient déchirés, son visage maculé de sang et de larmes. Devant elle, Brigitte tenait dans sa main droite un morceau de miroir brisé, une lame improvisée et mortelle enveloppée dans du sparadrap à sa base.

« Alors, la petite bourgeoise ? » ricanait Brigitte d’une voix rauque. « Tu croyais que ta copine boxeuse allait te sauver éternellement ? On a reçu une jolie enveloppe pour te faire une cicatrice dont tu te souviendras toute ta vie… si tu survis à la perte de sang. »

« Lâche-la tout de suite ! » rugis-je en m’avançant dans la pièce.

Brigitte se retourna d’un bloc, surprise par la violence de mon irruption, mais son rictus revint aussitôt, plus féroce encore.

« Tiens donc, la protectrice des faibles ! Parfait. Je vais m’occuper de ton cas en premier. Cette fois, tu ne me prendras pas par surprise. »

Clara relâcha légèrement son étreinte sur Sarah, hésitante, terrifiée par l’expression de meurtre qui devait se lire sur mes traits. Sarah profita de cette seconde d’inattention pour mordre violemment l’avant-bras de son agresseuse et se dégager en trébuchant vers le sol carrelé.

« Reste derrière moi, Sarah ! » criai-je sans quitter la lame des yeux.

Brigitte n’attendit pas. Elle s’élança en avant avec une férocité aveugle, pointant son éclat de verre directement vers ma gorge. L’espace confiné de la buanderie ne permettait pas de grands mouvements d’esquive. Le sol était glissant d’eau savonneuse.