Dominic Moretti ne bougeait plus. Agenouillé sur le dallage de marbre d’Italie, sa silhouette massive d’un mètre quatre-vingt-dix dominait le sol souillé. Ses doigts puissants, ornés de la bague sigillaire en or massif gravée aux armes de sa dynastie, touchaient presque le glaçage blanc étalé au milieu des débris tranchants. Devant lui, la petite Lily, trois ans, frissonnait dans sa robe de velours bleu ciel, blottie contre le torse tremblant de sa mère, Sophia.

« Lily, » reprit Dominic d’une voix basse, rauque, d’un calme d’autant plus terrifiant qu’il masquait un gouffre de violence pure. « Regarde-moi dans les yeux, mon ange. L’homme dans le couloir… Que portait-il ? »

La petite fille cligna des yeux, ses larmes traçant de minces sillons sur ses joues rougies. « Un chapeau blanc de cuisinier. Mais il n’avait pas de couteau. Il avait une fiole en verre. Il a soulevé la grosse fleur en sucre du dessus et il a vidé de la poussière blanche dedans. Il riait pas du tout. Ses mains tremblaient. »

Sophia resserra son étreinte autour de sa fille, le visage livide. Elle était la veuve de Mateo Rossi, l’un des plus loyaux soldats de Dominic, tombé trois ans plus tôt dans une embuscade tendue par les clans rivaux de Brooklyn. Dominic avait juré de protéger Sophia et son enfant jusqu’à son dernier souffle. Aujourd’hui, cette enfant venait d’accomplir un miracle que cinquante gardes armés n’avaient pas su anticiper.

Dominic se redressa d’un mouvement fluide et impérial. Son regard d’acier balaya l’immense salle. « Matteo. Marco. Verrouillez les issues. Immédiatement. »

Le claquement lourd des portes monumentales en chêne massif résonna comme un couperet. Les battants de fer coulissèrent devant les fenêtres blindées, plongeant un instant la salle dans un crépuscule artificiel avant que les lustres de cristal ne redoublent d’intensité. Personne ne sortirait. Personne ne préviendrait l’extérieur. Le manoir Moretti, perché sur les hauteurs escarpées de Long Island, venait de se transformer en une forteresse hermétique, un tribunal sans jury et sans appel.

Ethan, assis sur sa chaise capitonnée, fixait le sol avec de grands yeux hébétés. À huit ans, il comprenait déjà ce que signifiait porter le nom des Moretti. Il savait que le pouvoir s’achetait au prix de la méfiance perpétuelle, mais aujourd’hui, c’était son anniversaire. Il avait simplement voulu souffler ses bougies. Dominic posa une main lourde et réconfortante sur l’épaule de son fils.

« Va dans la chambre forte avec Sophia et Lily, Ethan, » ordonna le parrain sans le regarder, les yeux rivés sur ses lieutenants. « Ne quittez pas la pièce avant que je vienne vous chercher moi-même. Même si vous entendez le tonnerre gronder sous ce toit. »

Quatre gardes d’élite, pistolets-mitrailleurs sous leurs vestes de couturier, encadrèrent immédiatement l’enfant, Sophia et la fillette terrifiée pour les escorter vers les souterrains sécurisés. Dès que la porte blindée du couloir nord se referma derrière eux, le masque de courtoisie de Dominic tomba totalement.

Il fit signe au docteur Alberto Varga, le médecin personnel du clan, assis à une table proche. « Alberto. Analyse-moi cette saloperie. Dis-moi ce qu’ils ont voulu donner à mon fils. »

Le vieux médecin s’agenouilla avec précaution, sortit un mouchoir immaculé et une petite fiole de réactif chimique qu’il portait toujours dans sa mallette de secours. Il préleva une noisette de crème blanche parsemée de cristaux minuscules. Dès le contact avec le liquide transparent, la substance vira à un violet noirâtre et nauséabond, dégageant une odeur fugace d’amande amère.

Varga releva la tête, les yeux écarquillés d’effroi. « Cyanure de potassium à très haute concentration, Don Dominic. Une seule bouchée aurait foudroyé Ethan en moins de quarante secondes. Une agonie brutale. Des convulsions, la paralysie respiratoire. Rien au monde n’aurait pu le sauver. »

Un murmure horrifié parcourut les rangs des invités. Mais Dominic ne cilla même pas. Une lueur glaciale, presque chirurgicale, s’alluma dans ses prunelles sombres. On ne s’en prenait pas aux enfants dans le milieu. C’était la règle d’or, la frontière sacrée tracée par les pères fondateurs de la Commission. Briser ce pacte signifiait une seule chose : la guerre totale, l’éradication pure et simple de la lignée ennemie.

« Qui surveillait les cuisines ? » demanda Dominic, sa voix portant sans effort jusqu’aux recoins les plus sombres du domaine.

Silvio Valenti, son sous-chef et ami d’enfance, un homme aux tempes grisonnantes qui avait partagé chacune de ses victoires depuis vingt-cinq ans, s’avança prestement. Silvio avait le visage décomposé par la stupeur. « C’était l’équipe de Franco, Patron. Deux hommes à chaque porte de service, trois dans le garde-manger. Le chef pâtissier est le même depuis six ans, Maître Leroux. Nous avons passé chaque membre du personnel au peigne fin ce matin même. Tous les téléphones ont été confisqués à l’entrée. »

« Alors explique-moi, Silvio, » murmura Dominic en s’approchant de lui, jusqu’à sentir le souffle court de son bras droit, « comment un étranger déguisé en marmiton a pu s’infiltrer à moins de trois mètres de ce gâteau sans que personne ne tire un seul coup de feu ? »

« Je… je vais descendre immédiatement. Je vais fouiller les couloirs pied à pied. »

« Non, » trancha Dominic. « Nous y allons ensemble. Et vous tous, » lança-t-il à l’adresse des convives tétanisés, « restez assis. Buvez votre champagne. Si quelqu’un fait un seul geste brusque ou tente de s’approcher d’un interrupteur, mes tireurs sur les balcons ont l’ordre d’ouvrir le feu. »

Escorté de Silvio et d’une douzaine de sbires armés jusqu’aux dents, Dominic s’engouffra dans le couloir de service qui menait aux entrailles du domaine. Le silence y était oppressant, contrastant violemment avec la musique feutrée qui résonnait encore faiblement à travers les murs épais de la salle de réception.

Les cuisines industrielles brillaient d’inox et de carrelage blanc. Mais ce blanc était désormais taché de rouge sombre.