Au même instant, le hurlement lointain des sirènes déchira la nuit de Saint-Malo. Les gyrophares bleus du véhicule médical d’urgence et de deux fourgons de police balayèrent les façades de granit, projetant des ombres mouvantes à travers les hautes fenêtres du manoir.

Erwan descendit de l’estrade, marcha droit vers Morgane et s’arrêta à quelques centimètres d’elle. La jeune femme recula, le souffle court, ses yeux cherchant désespérément le soutien de son père, mais le baron avait baissé la tête, incapable de soutenir le regard des autres armateurs.

— Tu voulais un mariage d’apparat, Morgane, murmura Erwan avec une froideur chirurgicale. Tu auras une comparution immédiate. La plainte pour tentative de non-assistance à personne en danger, séquestration morale, altération de soins vitaux et coups et blessures volontaires est déjà transmise au procureur de la République de Saint-Malo.

Les portes s’ouvrirent à nouveau. Quatre ambulanciers du SAMU entrèrent avec un brancard, accompagnés d’un capitaine de gendarmerie et de deux officiers de police judiciaire.

— Maître Le Guen ? demanda le médecin urgentiste en se dirigeant immédiatement vers le grand fauteuil où Ronan respirait avec une difficulté croissante.

— C’est mon père. Prenez soin de lui, docteur, je vous en supplie.

— Nous le prenons en charge immédiatement. Saturation très basse, tension critique. Nous l’évacuons sur le service de réanimation cardiologique du centre hospitalier.

Tandis que les soignants perfusaient le vieil homme et l’entouraient d’une couverture thermique dorée, le capitaine de gendarmerie s’avança vers Morgane :

— Mademoiselle Morgane de Kernevel ? Vous devez nous suivre immédiatement pour une audition sous le régime de la garde à vue. Vos téléphones et documents personnels sont saisis sur ordre du parquet.

— Ne me touchez pas avec vos mains sales ! hurla-t-elle alors que le gendarme lui passait sans ménagement les menottes métalliques autour des poignets. Papa ! Fais quelque chose ! Appelle nos avocats à Paris ! Fais taire ce paysan !

Le baron de Kernevel ne bougea pas d’une semelle. Il ramassa simplement ses gants sur la table basse, jeta un regard d’une infinie détresse à Erwan :

— Erwan… nous ne savions pas… Je te le jure sur l’honneur de notre famille, je ne savais rien de ce projet d’internement…

— L’honneur de votre famille vient de sombrer corps et biens ce soir, monsieur le baron, répliqua Erwan sans la moindre haine, avec seulement la tristesse d’un homme qui mesure l’étendue de l’illusion dans laquelle il avait failli se perdre. Vos créances bancaires arrivent à échéance le mois prochain. La compagnie Le Guen Fret Maritime ne signera aucun accord de reprise de vos chantiers. Vous êtes en faillite.

Morgane fut escortée vers la sortie sous les regards réprobateurs des quarante magnats qui s’écartaient sur son passage comme devant une pestiférée. Ses cris de rage s’étouffèrent dans le vent du large qui s’engouffrait par le porche béant.

Erwan s’approcha du brancard sur lequel reposait son père. Ronan ouvrit péniblement une paupière, un faible sourire étirant ses lèvres gercées par le givre. Sa main rugueuse, tremblante mais encore solide, trouva celle de son fils.

— Erwan… ton contrat… les Hollandais… murmura le vieil homme dans un souffle. Ne gâche pas tout… pour moi…

Erwan serra cette main d’ouvrier avec une ferveur qu’il n’avait jamais ressentie pour aucun contrat, aucun titre, aucune fortune.

— Le contrat attendra demain, Papa. La mer ne s’enfuit pas. Et un navire ne prend jamais la mer si le charpentier n’est pas à bord.

Se tournant vers l’assemblée des armateurs pétrifiés, Erwan prit la parole pour la dernière fois :

— La réception est terminée. Mes collaborateurs prendront soin de raccompagner chacun de vous à vos hôtels. Pour ceux qui jugent qu’une entreprise bâtie sur l’honneur de la parole donnée et le respect du travail des hommes a encore un avenir, mon bureau sera ouvert après-demain à l’aurore. Pour les autres, bon retour sur vos terres.

Klaus Van Der Bilt s’avança vers Erwan. Le vieux géant hollandais posa une main ferme et paternelle sur l’épaule du jeune armateur :

— Ne changez rien aux clauses du fret, jeune homme. Nous signerons mardi à dix heures. Rotterdam a besoin d’armateurs qui savent d’où ils viennent et qui n’abandonnent jamais leurs marins dans la tempête. Allez à l’hôpital. Nous serons là quand vous reviendrez.

Trois jours plus tard, la houle de nord-ouest s’était apaisée sur la baie de Saint-Malo. Une lumière d’hiver, pâle et dorée, baignait la chambre de l’hôpital dominant le port. Les moniteurs cardiaques émettaient un bip régulier, rassurant, apaisé.

Ronan, adossé aux oreillers blancs, regardait les chalutiers franchir les écluses pour prendre la marée. Sur sa table de chevet, sa vieille casquette de feutre, soigneusement nettoyée et brossée par les soins d’Erwan, reposait à côté d’un dossier aux sceaux officiels de la marine marchande.

Erwan était assis près de lui, un café fumant entre les mains.

— Le médecin a dit que tu pourras sortir en fin de semaine, Papa. Le cœur a tenu le coup. Il a dit que les charpentiers de Saint-Malo avaient des fibres de chêne à la place des artères.

Le vieil homme sourit doucement en regardant les voiles au loin.

— Tu as tout envoyé promener pour moi, petit… Cette fille avait du venin dans les veines, mais sa famille avait des portes ouvertes partout. Tu as failli perdre ta flotte.

Erwan secoua la tête, le regard serein, affranchi de toute ambition artificielle :

— J’ai failli perdre la seule chose qui donne un sens à ce que je fais. La flotte naviguera, Papa. Les Hollandais ont doublé leur participation, sans les Kernevel. Et le premier cargo qui sortira des cales sèches le mois prochain portera son vrai nom.

— Ah oui ? Et quel nom tu veux donner à ce monstre d’acier ?

Erwan posa la main sur la casquette de feutre de son père :

— Le Ronan Le Guen. Et c’est toi qui casseras la bouteille sur l’étrave.