Au premier rang de l’auditoire, un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux argentés coiffés en arrière et au port altier, s’avança en fronçant les sourcils. C’était le baron Henri de Kernevel, le père de Morgane, figure tutélaire d’une vieille noblesse d’affaires bretonne aux abois, dont les chantiers de réparation navale frôlaient la faillite technique.
— Erwan, mon cher garçon, qu’est-ce que cela signifie ? demanda le baron d’une voix posée mais crispée par le mécontentement. Nos partenaires de la Hanse attendent la levée des bans et la signature du pacte d’actionnaires. Pourquoi amènes-tu un manouvrier au milieu du salon ?
Erwan installa son père dans le grand fauteuil d’apparat en velours grenat, réservé d’ordinaire au président du conseil d’administration. Ronan ferma les yeux un instant, les mains crispées sur ses genoux osseux, essayant d’endiguer les spasmes de son cœur.
Erwan monta sur la petite estrade en acajou où trônait le micro officiel. Il prit une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur médusé, saisit une cuillère d’argent et fit tinter le cristal. Le son résonna dans le silence absolu de la nef de pierre.
— Mesdames et messieurs, chers partenaires du commerce maritime, commença Erwan avec un calme effrayant qui fit frémir l’assistance. Je vous remercie d’avoir bravé la tempête pour vous rendre à Saint-Malo. Nous étions réunis ce soir pour célébrer deux événements : l’absorption de la compagnie de fret Le Guen par le consortium européen, et mon union sacramentelle avec mademoiselle Morgane de Kernevel.
Un silence de plomb pesait sur la pièce. Seul le crépitement des bûches de chêne troublait l’atmosphère.
— Beaucoup d’entre vous ont connu les grandes dynasties d’armateurs de cette côte, poursuivit-il en fixant le baron droit dans les yeux. Des familles qui s’enorgueillissent de quartiers de noblesse, de parchemins et d’alliances stratégiques. On m’a souvent répété, dans les salons parisiens et genevois, qu’un fils d’ouvrier de l’Arsenal ne pouvait prétendre à naviguer parmi les princes de la finance sans le vernis d’un vieux nom breton. Mademoiselle de Kernevel me répétait encore ce soir que des « gens de mer » feraient honte à notre prestige.
Morgane fit un pas en avant, cherchant à couper court :
— Erwan, tais-toi ! Tu es ivre de fatigue après ton voyage ! Arrête ce délire !
— Laissez-le parler, trancha d’une voix sèche et autoritaire Klaus Van Der Bilt, le doyen des armateurs de Rotterdam, assis près de l’estrade, dont le regard perçant n’avait pas manqué l’état physique du vieillard sur le fauteuil.
Erwan posa sa coupe sur le pupitre sans en avoir bu une seule goutte.
— Il y a cinquante minutes, j’ai trouvé l’homme qui a financé ma vie et qui m’a enseigné la valeur de chaque mètre cube d’acier abandonné sur un banc de pierre, sous un vent à moins deux degrés. Il a été mis à la porte par ma promise. Mais l’indignité ne s’arrête pas à une vulgaire crise de snobisme.
Erwan sortit le téléphone de sa poche et le connecta d’un geste précis au système audiovisuel de la salle, prévu pour la présentation du navire amiral. L’écran géant de projection, qui devait afficher les bilans financiers et les modélisations 3D, s’alluma dans une lumière bleutée.
Apparurent alors les captures d’écran des virements bancaires émis depuis le compte personnel de Morgane de Kernevel vers une société d’ambulances privées et un médecin complaisant de Dinard, stipulant une demande d’hospitalisation sous contrainte pour démence sénile, datée de l’avant-veille. À côté s’affichait le journal de bord des caméras de sécurité de l’entrée du manoir : à 21h45 précises, la vidéo montrait Morgane arrachant le sac de médicaments des mains de Ronan, jetant les flacons de trinitrine dans le caniveau, avant de claquer violemment le portail au nez du vieil homme qui tentait désespérément de reprendre son souffle.
Une rumeur d’horreur et de dégoût parcourut les rangs des quarante convives. Plusieurs femmes de la haute société portèrent les mains à leur bouche, horrifiées. Les partenaires allemands et néerlandais échangèrent des regards d’accablement et de réprobation totale.
Le baron de Kernevel devint cramoisi, ses mains tremblant sur sa canne à pommeau d’argent :
— Morgane… qu’as-tu fait ? C’est faux… Ce sont des montages !
— Ce sont les données de notre serveur de sécurité interne, inaltérables et cryptées, reprit Erwan d’une voix glaciale. Mademoiselle de Kernevel avait peur que mon père me rappelle, avant la signature finale de ce soir, une clause fondamentale de mes statuts : la société Le Guen Fret Maritime est protégée par un pacte fiduciaire dont mon père détient l’usufruit moral et le droit de veto en cas de cession de contrôle. En le faisant interner pour sénilité avant minuit, le mariage contracté sous le régime de la communauté de biens permettait à sa famille de capter quarante-cinq pour cent de nos actifs pour renflouer les chantiers Kernevel en perdition.
Un grand éclat de rire amer monta du fond de la salle. C’était l’amiral Le Foll, ancien chef d’état-major de la marine et conseiller d’administration :
— Quelle infamie… Chasser le père pour voler le fils. Les Kernevel en sont réduits à des manœuvres de pirates de bas étage.
Morgane, acculée, perdit tout contrôle. Son masque d’élégance se fissura dans une rage hystérique :
— Tu n’es qu’un rustre, Erwan ! Un crève-la-faim enrichi par miracle ! Tu crois que quelqu’un t’aurait respecté sans moi ? Tu n’as pas de sang noble, tu pues le goudron et la sueur ouvrière comme ton ivrogne de géniteur ! Vous n’êtes rien sans nos réseaux ! Sans mon nom, Rotterdam ne t’aurait jamais accordé cette ligne de crédit !
— Rotterdam ne traite pas avec des noms, mademoiselle, intervint alors Klaus Van Der Bilt en se levant de toute sa stature imposante, le regard chargé de mépris. À Rotterdam, nous traitons avec des hommes d’honneur. Nous savons ce que valent les charpentiers de marine. Mon grand-père en était un. Ce que vous avez fait à cet homme est une abjection qui vous ferme à jamais les portes de nos ports et de nos conseils d’administration.