L’horreur absolue frappa Evelyn comme un coup de massue au creux de l’estomac. La légende urbaine entretenue depuis deux ans, l’histoire de la femme vénale s’enfuyant avec la fortune de son époux criminel pour refaire sa vie sous les tropiques… Tout n’était qu’une mise en scène sanglante. Celeste Belandi n’avait jamais franchi les portes de cette propriété. Elle reposait là, emmurée vivante ou déjà morte derrière trois rangées de briques scellées au ciment rapide.

Et les enfants avaient tout vu. Ils avaient assisté au meurtre de leur mère par l’homme en qui Adrien avait placé toute sa confiance : Victor Varga, son bras droit, son demi-frère d’armes, celui qui gérait les comptes et les opérations quotidiennes du syndicat.

« Une détonation sèche résonna dans le couloir supérieur. »

Evelyn se retourna d’un coup sec, braquant sa torche vers l’escalier en spirale. Le bruit de pas lourds et rapides descendait les marches de pierre avec une cadence régulière.

« Cachez-vous ! » murmura-t-elle d’une voix blanche, poussant les trois enfants derrière une rangée de tonneaux massifs au fond de la voûte.

Mais il était trop tard. L’ombre qui se découpa au bas de l’escalier n’était pas celle d’Adrien Belandi.

Victor Varga s’avança dans le faisceau lumineux, un manteau de pluie sombre dégoulinant sur ses épaules massives, un silencieux vissé au canon d’un pistolet automatique tenu à hauteur de hanche. Son visage buriné, marqué d’une balafre qui lui fendait la lèvre supérieure, était tordu par un rictus de contrariété glaciale.

« J’espérais sincèrement que cette petite ordure n’avait pas gardé cette clé, » dit Victor d’une voix posée, résonnant sous les voûtes humides. « Deux ans que je cherche ce double dans toute la propriété. Adrien devenait fou avec ses psychiatres. Je pensais que leurs cerveaux étaient définitivement grillés par le spectacle. Mais il a fallu qu’il ramène une traîne-savate du port pour réveiller la petite peste. »

Evelyn se plaça résolument devant les tonneaux, dissimulant les enfants de son propre corps. « C’est vous qui avez monté toute cette histoire. L’argent, la fuite, la disparition. »

Victor haussa les épaules avec un détachement cynique. « Douze millions, ma jolie. Adrien ne regardait même plus les comptes, trop occupé à jouer les seigneurs respectables pour plaire à sa bourgeoise de femme. Celeste avait découvert que je détournais les cargaisons d’armes vers les cartels du Sud. Elle voulait tout lui dire ce soir-là. Elle pensait qu’il écouterait. Elle ne comprenait rien aux affaires. »

Il fit deux pas en avant, le canon de son arme pointé sans trembler vers le front d’Evelyn.

« Adrien l’aimait trop. S’il avait su, il m’aurait fait écorcher vif sur les quais. J’ai dû improviser. Une brique après l’autre. Pendant que les gamins regardaient par le soupirail de ventilation du jardin. Je pensais qu’ils étaient trop petits pour comprendre, mais leur mutisme a été une véritable bénédiction. Jusqu’à ce soir. »

« Adrien est dans la maison, » cracha Evelyn, tentant de gagner du temps malgré la terreur qui paralysait ses jambes. « Vous ne sortirez jamais vivant d’ici s’il nous arrive quelque chose. »

Victor laissa échapper un petit rire gras et sans joie. « Adrien est actuellement à dix kilomètres d’ici. Un incendie suspect vient de se déclarer dans son entrepôt principal sur les docks. Une distraction élémentaire, mais efficace. Le temps qu’il comprenne qu’il s’agissait d’un leurre, vous aurez tous les quatre glissé par-dessus la falaise dans une fuite tragique. Une serveuse cupide qui tente d’enlever les héritiers Belandi avec la complicité de ravisseurs extérieurs… Malheureusement, l’océan est agité ce soir. Aucun survivant. Une tragédie shakespearienne. »

Il leva lentement le bras pour aligner ses organes de visée sur le cœur d’Evelyn.

À cet instant précis, un hurlement strident déchira l’atmosphère confinée de la cave.

Ce ne fut pas un cri de peur, mais un rugissement de haine pure, sauvage, libéré après deux années de silence absolu. Le petit Mateo jaillit de derrière les tonneaux comme une balle de fusil, projetant de toutes ses forces une lourde bouteille de vin ancienne qu’il tenait à deux mains. Le verre épais et poussiéreux alla s’écraser directement contre le visage de Victor Varga.

L’impact fit éclater la bouteille dans une gerbe de verre tranchant et de vin noir séculaire. Victor poussa un juron étouffé, portant la main à ses yeux aveuglés par le liquide corrosif et le sang qui jaillissait de son arcade sourcilière déchirée.

« Courez ! » hurla Evelyn.

Elle ne chercha pas à fuir. Elle savait qu’avec trois enfants, ils n’atteindraient jamais le haut de l’escalier avant que le colosse ne reprenne ses esprits. Rassemblant tout le désespoir de sa misérable existence, elle se jeta de tout son poids sur le bras armé de Victor.

Le coup de feu partit dans un claquement sourd, étouffé par le silencieux. La balle ricocha sur la roche dans une étincelle aveuglante, arrachant un éclat de pierre qui vint entailler la joue d’Evelyn. Elle s’agrippa aux revers du manteau de l’homme, enfonçant ses ongles dans sa peau, usant de ses genoux et de ses coudes avec la férocité d’un animal acculé dans une ruelle sombre.

Victor rugit de fureur. D’un revers de son avant-bras massif, il projeta Evelyn contre le mur de briques. Le choc lui coupa le souffle net, une douleur fulgurante irradiant dans ses côtes. Elle glissa au sol, incapable de se relever, la vue brouillée par les larmes et la poussière de chaux.

L’homme s’essuya rageusement le visage d’un revers de manche ensanglanté, pointant de nouveau son arme sur elle, le regard dément.

« Salope, » cracha-t-il, le doigt crispé sur la détente. « Tu crèveras la première. »

Une ombre gigantesque s’abattit sur lui depuis le pied de l’escalier.

Ce ne fut pas un coup de feu qui arrêta le geste de Victor, mais le craquement net et terrifiant d’un os qui cède sous une torsion méthodique. Adrien Belandi n’avait pas retiré son manteau trempé de pluie. Ses yeux n’étaient plus ceux d’un homme civilisé, mais ceux d’un démon surgi des profondeurs de l’enfer marin.