Le mot résonnait encore dans l’air tiède et saturé de parfum du Grand Aurelia. Ce n’était pas un cri d’enfant affamé, ni une plainte capricieuse. C’était un son écorché, raclé au fond d’une gorge que deux années de mutisme obstiné avaient rendue sèche comme du parchemin.
Sellar.
Evelyn resta figée, les doigts crispés sur le métal froid du plateau. À hauteur de ses hanches, la plus petite des triplés, la fillette au ruban d’argent pâle, ne clignait même pas des paupières. Ses yeux n’étaient pas ceux d’une enfant de six ans gâtée par les fortunes d’un empire criminel ; c’étaient deux gouffres sombres, luisants d’une terreur méthodique et lucide. Sa petite main, pâle et osseuse, s’agrippait encore à l’ourlet du tablier rêche d’Evelyn. Ses ongles s’enfonçaient dans le tissu blanc jusqu’à blanchir sous la pression.
À côté d’elle, les deux garçons en blazer marine ne bougeaient pas d’un pouce. Leurs têtes n’avaient pas tourné. Leurs mains gantées de blanc reposaient sur leurs genoux, impeccables, rigides, semblables à des automates désarticulés attendant qu’un mécanisme interne se remette en branle. Mais leurs petites épaules s’étaient haussées, tendues comme des cordes d’arc.
Puis, le silence absolu du restaurant s’épaissit.
Adrien Belandi ne bougea pas tout de suite. L’homme qui régnait sur la pègre portuaire, celui dont les murmures faisaient trembler les magistrats et plier les banquiers, resta assis au bout de la table comme taillé dans du granit noir. Ses doigts longs, ornés de bagues discrètes en platine, étaient posés à plat de part et d’autre de son assiette en porcelaine intacte. Sous sa chemise de soie noire déboutonnée d’un cran, l’encre indélébile d’un tatouage d’écailles grimpait le long de sa gorge, disparaissant sous sa mâchoire carrée.
Lorsqu’il leva enfin les yeux, Evelyn sentit son souffle se bloquer net. Ce n’était pas le regard furieux d’un monstre de foire, mais celui d’un prédateur qui venait d’entendre une anomalie familière dans la nuit. Ses yeux, d’un gris d’ardoise délavé par les tempêtes, balayèrent sa fille, puis remontèrent lentement le long du tablier taché d’Evelyn, jusqu’à ses joues creusées par la fatigue et ses mèches de cheveux châtains échappées de son chignon.
La gouvernante, une femme maigre aux tempes grisonnantes sanglée dans un tailleur anthracite strict, fit un pas précipité en avant, le visage décomposé par la panique.
« Clara… chérie, qu’est-ce que tu as dit ? Monsieur Belandi, je vous assure qu’elle n’a rien bu d’anormal, elle a simplement… »
« Dehors, » coupa Adrien Belandi.
La voix n’était pas haute. Elle n’était pas chargée de fureur théâtrale. Elle était basse, râpeuse, imprégnée de cette autorité sourde qui ne laisse aucune place au doute ou à la supplication.
La gouvernante pâlit instantanément, entrouvrit les lèvres pour protester, mais la présence massive de deux hommes aux épaules larges postés près des rideaux de velours la fit reculer d’un bond. En trois secondes, elle disparut dans le couloir sans un bruit supplémentaire.
Le maître d’hôtel du Grand Aurelia, qui observait la scène depuis l’office avec des perles de sueur perlant sur son front dégarni, fit signe d’un geste frénétique à Evelyn de reculer, de lâcher prise, de disparaître. Evelyn tenta de reculer d’un pas. Elle voulait obéir. Elle voulait courir jusqu’à la cuisine, s’enfermer dans les vestiaires moisis du personnel, compter ses quelques billets et oublier ce regard. Mais la main minuscule de Clara Belandi ne relâchait pas son étreinte. Les doigts d’enfant serraient la toile du tablier comme un naufragé agrippe une planche de salut.
« Elle vous a parlé, » dit Adrien Belandi.
Ce n’était pas une question. C’était un constat clinique. L’homme se leva avec une lenteur calculée. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-dix, taillé pour le choc, et la façon dont sa veste flottait légèrement laissait deviner l’étui de cuir sous son aisselle gauche. Il fit le tour de la table. Le parquet ciré ne grinça même pas sous ses richelieus sur mesure.
« Je… Monsieur, je n’ai rien fait, » balbutia Evelyn, la gorge nouée. « Je ne faisais que débarrasser les carafes d’eau. Je ne lui ai pas adressé la parole. La consigne était claire. Je n’ai fait qu’obéir. »
Adrien s’arrêta à moins d’un demi-mètre d’elle. Une odeur de tabac blond, de cèdre amer et de pluie froide émanait de son manteau. Il baissa les yeux vers sa fille. La petite fille tremblait désormais de tout son corps, mais son visage restait tourné vers Evelyn, les yeux écarquillés, implorants.
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? » demanda Belandi.
« Je… je crois qu’elle a dit sellar, monsieur. Ou cellar. Comme la cave. Je n’en suis pas sûre. »
Un frémissement imperceptible traversa la paupière gauche du chef de la mafia. Ce fut si fugace qu’un œil distrait n’y aurait vu qu’un jeu d’ombre des lustres en cristal. Mais Evelyn l’avait vu. Elle vivait depuis des années dans la peur des créanciers, des propriétaires violents et des patrons abusifs ; elle savait reconnaître le masque qui vacille avant que la tempête ne frappe.
« Le nom de ma femme était Celeste, » murmura Belandi, la voix dangereusement calme. « Mais dans l’intimité, quand les enfants commençaient à babiller avant d’avoir trois ans… ils ne parvenaient pas à prononcer son prénom. Ils l’appelaient Cella. »
Il fit un pas de plus. L’espace entre eux se réduisit à néant. Evelyn pouvait voir les fines cicatrices blanches qui rayaient la peau tannée de ses phalanges.
« Deux ans, » continua-t-il, les dents presque serrées. « Vingt-quatre mois où ces enfants regardent à travers moi comme si j’étais de la cendre. Quatre millions de dollars jetés aux pieds des plus grands neuro-pédiatres de Zurich et de Boston. Et ce soir, une serveuse payée au pourboire pose un pichet d’eau, et ma fille l’appelle par le nom de sa mère. »
« Je ne lui ressemble pas, » souffla Evelyn, prise de panique. « Regardez-moi, monsieur. Je n’ai rien à voir avec elle. Tout le monde a vu les portraits dans les journaux. Je n’ai ni ses yeux, ni sa beauté. Je n’ai rien. Laissez-moi partir. »