Les garçons, Mateo et Lucas, s’asseyaient toujours à égale distance d’elle, construisant méthodiquement des édifices complexes avec des blocs de bois géométriques. Chaque fois qu’une tour atteignait une certaine hauteur, ils la détruisaient d’un revers de main précis, sans émettre le moindre soupir d’agacement ou de joie. Clara, quant à elle, restait blottie contre le flanc d’Evelyn, posant parfois sa tête contre son épaule pour écouter les modulations de sa voix.

Chaque soir, Adrien venait observer la scène depuis le seuil obscur de la pièce. Il ne disait rien. Il regardait sa fille accrochée à cette étrangère, les mâchoires crispées, partagé entre un espoir dévorant et une amertume jalouse qu’il peinait à dissimuler. Il était l’homme le plus puissant de la côte, capable d’anéantir une dynastie d’un simple coup de fil, mais il était incapable de susciter chez sa propre chair le moindre geste d’affection.

Au bout du dixième jour, la routine se brisa.

C’était une nuit sans lune, balayée par un orage d’une violence inouïe. Le tonnerre grondait contre les parois rocheuses, faisant vibrer les lourds vitrages du manoir. Les lumières vacillèrent brièvement avant que les générateurs d’urgence ne prennent le relais avec un bourdonnement sourd.

Evelyn fut réveillée par un frôlement glacial sur son bras.

Elle ouvrit brusquement les yeux, le cœur battant la chamade. Clara était debout près de son lit, tenant par la main son frère Mateo. Leurs visages étaient livides sous la lumière d’urgence bleutée. Clara ne pleurait pas, mais son autre main pointait obstinément vers le plancher, vers les profondeurs de la bâtisse.

« Clara ? Qu’est-ce qu’il y a ? » murmura Evelyn en s’asseyant précipitamment.

La petite fille ouvrit la bouche. Ses lèvres tremblèrent convulsivement. Un son rauque, brisé par l’effort, franchit la barrière de ses dents :

« Pas… pas Cella. »

Evelyn retint son souffle, chaque nerf de son corps tendu jusqu’à la rupture. « Quoi ? Qu’as-tu dit ? »

« Pas Cella, » répéta l’enfant avec une netteté terrifiante, tandis que de grosses larmes roulaient enfin sur ses joues blêmes. « Cellar. »

Evelyn sentit son sang se glacer dans ses veines. Au restaurant, elle avait cru que l’enfant tentait de dire le prénom de sa mère disparue. Adrien Belandi en était persuadé lui aussi. Mais ce n’était pas un bégaiement affectueux. Le mot anglais était limpide, prononcé avec la précision d’un vestige de terreur enfouie : The cellar. La cave. Le sous-sol.

Lucas apparut à son tour dans l’encadrement de la porte, tenant dans sa petite paume un objet métallique rouillé qu’il avait extrait de sous son matelas : une vieille clé en fer forgé, longue et ouvragée, marquée de trois encoches profondes.

Sans un mot de plus, les trois enfants se tournèrent ensemble vers le couloir sombre et commencèrent à marcher pieds nus sur le bois verni. Evelyn enfila à la hâte un gilet de laine et glissa ses pieds dans ses souliers, hésitant à appeler les gardes. Mais quelque chose dans le regard des enfants, une détermination tragique et absolue, l’avertit que si elle donnait l’alerte, la vérité disparaîtrait à jamais dans les brumes de la nuit. Elle les suivit dans l’obscurité.

Ils descendirent les escaliers dérobés, évitant les caméras dont Mateo semblait connaître par cœur les angles morts avec une précision chirurgicale qui fit frémir la jeune femme. Les enfants d’Adrien Belandi avaient appris à survivre dans cette maison comme des soldats en territoire ennemi. Ils contournèrent les cuisines désertes, s’enfoncèrent dans les galeries de service réservées au personnel d’entretien, et atteignirent enfin une porte massive en chêne ferré, dissimulée derrière un alignement de casiers à vin centenaires.

C’était l’accès aux fondations primitives du manoir, une crypte construite deux siècles plus tôt sur la roche brute, abandonnée depuis des décennies aux moisissures et aux infiltrations d’eau salée.

Lucas leva la main et tendit la clé à Evelyn. Ses yeux noisette, identiques à ceux de son père, ne cillaient pas.

« Vous voulez que j’ouvre ? » demanda-t-elle dans un souffle apeuré.

Les trois têtes acquiescèrent simultanément.

Evelyn inséra la clé rouillée dans la serrure massive. Le mécanisme protesta dans un grincement métallique assourdissant qui lui fit craindre le pire, mais le pêne céda. Une bouffée d’air stagnant, glacé, chargé d’une odeur écœurante de chaux humide et de décomposition ancienne, s’échappa de l’ouverture béante.

Evelyn décrocha une lampe torche industrielle fixée au mur adjacent et franchit le seuil. Les trois enfants marchaient juste derrière elle, serrés en un bloc compact, tenant le bord de son gilet.

L’escalier de pierre brute descendait en colimaçon dans les entrailles de la falaise. Chaque marche était suintante d’humidité. Le bruit de la mer, grondant contre les cavités sous-marines, résonnait ici avec une intensité tellurique, faisant vibrer la roche sous leurs pieds. Arrivée au bas des marches, Evelyn balaya la vaste pièce voûtée avec le faisceau lumineux. Des tonneaux défoncés, des chaînes de fer rouillées pendant des solives, des caisses en bois pourries par le salpêtre. Rien qui ne ressemble à une scène de crime immédiate.

Puis, le faisceau s’arrêta sur le fond de la cave.

Le mur du fond n’était pas en pierre de taille régulière. Une section d’environ trois mètres de large avait été fraîchement maçonnée avec des briques rouges industrielles, contrastant violemment avec les blocs médiévaux environnants. Le mortier gris était grossier, étalé à la hâte.

Clara s’avança lentement vers ce mur aveugle. Elle posa ses deux mains à plat sur la surface rugueuse des briques.

« Maman n’est pas partie, » dit-elle d’une voix blanche, limpide, dénuée de toute hésitation enfantine.

Evelyn recula d’un pas, sa lampe tremblant convulsivement, dessinant des cercles affolés sur la maçonnerie.

« Elle n’a pas pris le passeport, » ajouta Mateo, se tenant aux côtés de sa sœur. « L’oncle Victor l’a pris. »

« Et les sacs de sport, » compléta Lucas, ses poings serrés contre ses cuisses. « Il les a mis dans le coffre de la voiture noire. Et puis il a poussé maman ici. Elle dormait. Il y avait du sang rouge dans ses cheveux blonds. »