Deux autres voitures sans insignes étaient déjà garées dans l’allée sombre, feux éteints.

Trois hommes et une femme en civil en sortirent à notre approche. À leur tête, Julien Vaneck, le jeune substitut du procureur, le visage fermé et le regard perçant, accompagné d’un commandant de police judiciaire et de deux inspecteurs. Les deux heures passées dans le salon de Rose à écouter les enregistrements audio et à vérifier les pièces comptables avaient suffi à transformer une prétendue affaire de violences conjugales en un flagrant délit d’extorsion, d’abus de faiblesse aggravé et d’escroquerie en bande organisée.

— Vous êtes prêt, Monsieur ? me demanda sobrement Julien en ajustant son col de manteau.

— Je suis prêt, répondis-je d’une voix calme, débarrassée de toute hésitation.

Rose resta dans la voiture, la main levée en signe d’adieu et de victoire silencieuse.

Nous montâmes les marches du perron en pierre. J’insérai ma clé dans la serrure de la grande porte en chêne que j’avais sculptée moi-même trente ans plus tôt pour Élise. La porte s’ouvrit sans un bruit sur le grand hall dallé de marbre noir et blanc.

Le claquement de mes souliers retentit dans l’escalier menant au grand salon de réception.

Claudia était assise derrière mon bureau en acajou. Elle portait un tailleur de soie sombre, une cigarette entre les doigts, un verre de cognac à portée de main. Sur le sous-main en cuir étaient étalés plusieurs dossiers bancaires et deux valises de voyage entrouvertes au pied de la bibliothèque. Elle avait une compresse de gaze blanche appliquée sur la pommette droite.

Quand elle me vit entrer, un sourire narquois étira ses lèvres peintes de rouge.

— Tu as été plus rapide que prévu, Henry, dit-elle en jetant sa cendre dans un cendrier de cristal. Tu as apporté les documents signés ? Tu as compris que ta petite réputation d’artisan respectable ne pèse rien face à un procès public pour violences sur femme ?

Elle n’avait pas encore remarqué les silhouettes qui s’avançaient derrière moi dans l’ombre du couloir.

— Je ne signerai rien, Claudia, dis-je en m’arrêtant à trois mètres du bureau.

Son sourire disparut d’un coup, remplacé par une lueur de fureur glacée.

— Alors tu es un imbécile. Dans dix minutes, j’appelle mon avocat et la presse locale. Demain matin, ton nom sera traîné dans la boue. Tu finiras tes jours ruiné et méprisé de tous.

— Madame Claudia Morel ? intervint une voix claire et autoritaire depuis l’entrée de la pièce.

Le commandant de police s’avança dans la lumière du lustre, brandissant sa carte professionnelle, immédiatement suivi par le magistrat.

Claudia se figea sur son fauteuil, la cigarette suspendue à quelques centimètres de sa bouche. Ses yeux passèrent des policiers à mon visage imppassible, et pour la première fois depuis que je la connaissais, je vis la panique pure, animale, décomposer les traits de son visage parfait.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? balbutia-t-elle en se levant brutalement. Henry, tu oses amener la police chez nous ? Vous faites fausse route ! C’est moi la victime ! Regardez mon visage ! J’ai porté plainte contre cet homme ce soir même !

— Nous ne venons pas pour votre plainte, Madame, déclara froidement le substitut Vaneck en posant sur le bureau la copie ordonnée des procès-verbaux de saisie et les transcriptions du disque dur de Maître Delcourt. Nous exécutons un mandat d’arrêt délivré en urgence par le juge d’instruction pour abus de faiblesse sur personne vulnérable ayant entraîné la mort sans intention de la donner, escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux, et tentative d’extorsion de signature.

Le visage de Claudia vira au cendre. La compresse blanche sur sa joue semblait soudain démesurément grande.

— C’est faux… c’est un tissu de mensonges forgé par cette vieille folle… Maître Delcourt a tout inventé…

— Maître Delcourt a enregistré vos conversations téléphoniques du 14 mars 2019, Madame Morel, coupa le magistrat avec une précision implacable. Celles où vous le menaciez de détruire sa carrière s’il ne contresignait pas les actes d’assurance-vie d’Élise Mercier alors que celle-ci était inconsciente dans son lit d’hôpital. Et nous venons de bloquer l’ensemble des comptes de la société Aegis Patrimoine au Luxembourg.

Un cri étouffé franchit les lèvres de Claudia. Elle recula vers la grande baie vitrée, cherchant une issue impossible. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable. Toute son arrogance, toute cette morgue qui avait écrasé deux cents convives quelques heures plus tôt, s’effondrait comme un château de sable balayé par la marée.

— Henry… murmura-t-elle en me tendant les mains, la voix brisée par des larmes artificielles qui tentaient un ultime mirage. Tu ne peux pas me faire ça… Nous nous sommes aimés… J’ai pris soin de toi quand tu n’étais plus rien… C’était pour notre avenir…

Je la regardai en face. Je ne ressentais plus aucune haine, aucune fureur, seulement une immense lassitude et la clarté sereine d’un homme qui émerge d’un cauchemar de plusieurs années.

— Tu n’as jamais aimé personne, Claudia. Tu n’as vu en moi qu’un coffre-fort dont il fallait trouver la combinaison. Et le champagne que tu m’as jeté au visage ce soir n’était rien comparé à la boue dans laquelle tu as traîné la mémoire d’Élise.

Les deux inspecteurs s’avancèrent. L’un d’eux sortit une paire de menottes en acier qui cliquetèrent sèchement dans le silence feutré de la pièce.

— Claudia Morel, vous êtes en état d’arrestation. Veuillez placer vos mains dans le dos.

Elle ne résista pas. Elle laissa ses poignets se faire entraver, la tête basse, ses longs cheveux noirs tombant devant ses yeux pour masquer sa déchéance. En passant devant moi pour être escortée vers l’escalier, elle s’arrêta une demi-seconde et me jeta un regard chargé d’un venin noir.

— Tu resteras un vieil homme seul, cracha-t-elle dans un souffle haineux.

— C’est possible, répondis-je sans ciller. Mais je serai un homme libre. Et loyal.