— Henry ? fit la voix de Claudia.
Sa voix avait changé. Elle n’avait plus rien de l’épouse éplorée ou de la femme outragée de la salle de bal. Elle était posée, glaciale, métallique. Le ton d’une femme d’affaires qui ouvre une négociation agressive.
— Je suis là, répondis-je d’une voix rauque.
— Tu es chez elle, n’est-ce pas ? Tu as regardé les papiers qu’elle trimballe ?
— J’ai tout vu, Claudia. Chaque virement. Chaque signature volée sur le lit de mort d’Élise.
Un court silence s’installa au bout du fil, troublé seulement par le cliquetis lointain d’un briquet. Elle allumait une cigarette. Claudia ne fumait jamais en public ; c’était son vice secret, réservé aux moments d’extrême tension.
— Tu as toujours été d’une naïveté désarmante, Henry, souffla-t-elle sans l’ombre d’une culpabilité. Tu crois vraiment que la justice s’intéresse aux repentirs d’un vieil homme crédule ? Ces signatures datent de plus de six ans. La prescription civile est presque acquise sur ces contrats. En revanche, ce qui s’est passé ce soir dans la salle de bal… ça, c’est très actuel.
Un frisson me parcourut l’échine.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Deux cents témoins t’ont vu me frapper au visage, Henry. Des notables, des adjoints au maire, tes plus gros clients. J’ai un certificat médical en bonne et due forme établi aux urgences il y a trente minutes : hématome maxillaire, traumatisme cervical. J’ai déposé plainte pour violences conjugales aggravées.
Je serrai le téléphone si fort que la coque plastique craqua.
— Tu as agressé Rose la première ! Tu as détruit ses affaires !
— Rose est une intruse qui n’était pas sur la liste des invités du banquet, rétorqua Claudia avec un rire sec. Tout le monde témoignera que j’ai voulu la faire raccompagner à la sortie et que tu as perdu la tête. Ton emportement violent prouve exactement ce que mon médecin conseil avance dans son dossier : tu es instable, agressif, sénile. Si tu ne veux pas passer la fin de ta vie entre une cellule de garde à vue et un pavillon psychiatrique, voici mes conditions.
— Tes conditions ?
— Tu me cèdes tes parts dans la menuiserie pour un euro symbolique, tu me laisses la maison de maître, et tu signes sans discuter la convention de divorce par consentement mutuel que mon avocat t’enverra demain matin à huit heures. En échange, je retire ma plainte pour violences. Tu pourras garder ta vieille bagnole et aller croupir avec ta chère Rose dans son trou à rats. Tu as jusqu’à minuit pour y réfléchir. Après, le procureur sera saisi.
La ligne coupa.
Le bip régulier de fin d’appel résonna dans le salon silencieux comme le glas de mon existence.
Chapitre 7 – Le serment dans la nuit
Je m’effondrai dans le fauteuil club. Mes tempes pulsaient avec violence. En l’espace de trois heures, j’avais perdu mon honneur, ma réputation professionnelle, l’héritage de ma défunte femme et le toit au-dessus de ma tête. Tout ce pour quoi j’avais travaillé dur pendant quarante ans s’évaporait sous le chantage d’une prédatrice méthodique.
— Elle a gagné, murmurai-je, le regard perdu dans les cendres froides du foyer. Les témoins dans cette salle… ils ont tous vu ma main partir. Personne ne m’écoutera. Les juges verront un vieillard violent qui s’en prend à sa jeune épouse.
Rose se leva lentement. Malgré son grand âge et son arthrose, elle se tint droite devant moi, le visage transfiguré par une détermination féroce.
— Regarde-moi, Henry, ordonna-t-elle d’une voix qui claqua comme un coup de fouet.
Je levai les yeux vers elle.
— Tu as passé ta vie à travailler le bois, à construire des charpentes qui résistent aux tempêtes et aux siècles. Élise ne t’a pas aimé parce que tu étais riche, elle t’a aimé parce que tu étais un homme debout. Claudia pense que tu es un vieillard brisé parce que tu as soixante-deux ans et le cœur tendre. Elle croit que les gens âgés n’ont plus de dents pour mordre. Montrons-lui qu’elle se trompe.
— Que veux-tu faire contre une plainte et des avocats d’affaires, Rose ?
Elle désigna le disque dur métallique sur la table basse.
— Claudia a commis une erreur fatale. Une erreur d’orgueil. Quand Maître Delcourt est tombé malade l’an dernier, elle a eu peur que ses dossiers d’archives soient transférés à un cabinet d’audit externe. Elle a payé un clerc de l’étude notariale pour pirater et effacer les serveurs de sauvegarde du notaire. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que Delcourt était un maniaque de l’ancienne école. Il ne faisait confiance à aucun système informatique. Chaque transaction suspecte, chaque échange de courriels avec Claudia, chaque enregistrement téléphonique des menaces qu’elle proférait contre lui s’il révélait le trou des 420 000 euros… il a tout gravé sur ce disque dur et me l’a confié en mains propres la veille de son entrée à l’hôpital.
Je fixai le boîtier métallique avec une stupeur renouvelée.
— Des enregistrements ?
— Claudia y explique en détail comment elle a fait signer Élise sous l’effet de sédatifs lourds. Elle s’y vante de son plan pour te dépouiller. C’est ici, Henry. Tout est là.
Une flamme nouvelle, sombre et inexorable, s’alluma dans ma poitrine. La honte et la prostration firent place à une colère froide, lucide, absolue.
— Tu connais quelqu’un qui peut exploiter ça avant minuit ? demandai-je.
Rose esquissa un demi-sourire, ses yeux plissés par une malice de vieille combattante.
— Le neveu de notre cousin Pierre est substitut du procureur au pôle financier de la cour d’appel. Et il a une vieille dette envers Élise.
Chapitre 8 – L’heure des comptes
Il était vingt-trois heures quinze lorsque notre berline s’arrêta discrètement devant les grilles en fer forgé de ma maison de maître, en périphérie de la ville.
La pluie avait cessé, laissant place à une brume épaisse qui enveloppait les branches nues des chênes séculaires. À travers les hautes fenêtres du premier étage, des lumières étaient allumées. Claudia était là-haut, sans doute en train de vider les coffres ou de savourer son triomphe prématuré devant une coupe de champagne non jetée.